Le colonialisme : il est temps de sortir de la prison du passé

Par: Abdessatar Klai
Publié le 20 Février, 2017 - 07:06

 

 « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur  » Proverbe africain.

En déclarant dans une interview à une télévision privée algérienne que «la colonisation est un crime contre l’humanité», le candidat à l’élection présidentielle Emmanuel Macron a provoqué des réactions en chaine en France et a ouvert le débat sur ce sujet tabou.

Histoire et justification du colonialisme

Le colonialisme est une doctrine ou une idéologie justifiant la colonisation entendue comme l'extension de la souveraineté d'un État sur des territoires situés en dehors de ses frontières nationales. Les empires coloniaux contemporains se sont essentiellement constitués  dans le derniers tiers du XIX e siècle, en particulier en Asie et plus encore  en Afrique. Les deux plus grands empires coloniaux furent l’empire britannique et l’empire français.

Au début du XX° siècle, Alexandre Mérignhac  professeur de droit international à la faculté de Toulouse résumait ainsi les  arguments de la colonisation : « Coloniser, c'est se mettre en rapport avec des pays neufs, pour profiter des ressources de toute nature de ces pays, les mettre en valeur dans l'intérêt national, et en même temps apporter aux peuplades primitives qui en sont privés les avantages de la culture intellectuelle, sociale, scientifique, morale, artistique, littéraire, commerciale et industrielle, apanage des races supérieures. La colonisation est donc un établissement fondé en pays neuf par une race avancée, pour réaliser le double but que nous venons d'indiquer. »

Ainsi les motivations de la colonisation française s’entourent d’un discours de justification morale. En France, au début de la IIIème  République (1870-1940), le principal promoteur en fut Jules Ferry. Une hiérarchie entre les peuples avec au sommet les européens et en bas les peuples colonisés nous apparaît aujourd’hui inacceptable. Une justification cyniquement assumée.

La classe politique Française et la colonisation ?

Cela fait des décennies que la classe politique française cherche à se dépatouiller du souvenir complexe de l’histoire coloniale surtout en Algérie.  

La droite, il y a dix ans, voulait imposer aux manuels scolaires de rappeler les « effets positifs de la colonisation ». Elle montrait en cela qu’elle était restée très années 30. Elle vivait encore au temps des belles brochures  de l’Exposition coloniale qui vantait « l’œuvre accomplie par la France » en montrant des photos de magnifiques chemins de fer construits à travers la jungle africaine, et de généreux médecins vaccinant des petits Noirs dans les villages de brousse.

Marine Le Pen, fille de l’OAS par son père, se retrouve sur un terrain qui plaira à sa base historique qui n’a toujours pas digéré les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie Française. Elle peut lâcher ses aboyeurs contre ceux qui reconnaissent ce crime : scandale ! Traître qui « tire dans le dos de la France », etc.

En mai 2009 à Yaoundé, le Premier ministre François Fillon avait déclaré que les crimes reprochés à l’armée française au Cameroun étaient « une pure invention ». En août dernier, le même Fillon a lancé : « La France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique. »

Macron : « la colonisation est un crime contre l’humanité» !

 En déclarant dans une interview à une télévision privée algérienne que «la colonisation est un crime contre l’humanité», Emmanuel Macron a provoqué des réactions en France et a ouvert le débat sur ce sujet tabou. Pour rappel, Jean Jaurès, en 1908, parlait déjà ainsi « d'attentats contre l'humanité » à propos de massacres commis dans le Rif marocain en 1908.

Jamais un homme politique français n’avait utilisé un terme aussi fort au sujet du passé colonial de la France. En 2007, à Constantine, Nicolas Sarkozy avait parlé d’un « système injuste par nature ». En 2012 à Alger, François Hollande avait dénoncé un « système profondément injuste et brutal ». Mais en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », Emmanuel Macron va beaucoup plus loin.

«C’est indigne d’un candidat à la présidence», a répliqué l’ultraconservateur François Fillon qui est trop content de trouver n’importe quoi qui lui permette d’échapper dix minutes de la Penelope Gate. «Le crime, c’est Emmanuel Macron qui vient de le commettre», a déclaré de son côté Marine Le Pen.

En appuyant sur cette touche-là, on s'adresse à des électorats précis : les rapatriés, les harkis, les nostalgiques de l'Algérie française ou d'une grandeur passée supposée de la France, avec un électorat qui oscille entre droite et extrême droite.

On sait que l’Affaire Dreyfus a été une affaire d’historiens, que certains d’entre eux – et non des moindres  s’y sont engagés avec les armes de leur méthode critique, que la profession a été profondément divisée. Sans trop forcer la comparaison, il est évident qu’une autre passion française, l’Algérie, a été également une guerre d’historiens.

Le spécialiste de l’histoire de la colonisation française  Benjamin Stora soutient Emmanuel Macron et estime que ces crimes incluent les massacres de masse perpétrés en Afrique ou en Algérie. Cela fait très longtemps que les historiens ont apporté la preuve de massacres, de crimes, de tortures durant la longue période de la colonisation. Il rappelle qu’en 1959, Michel Rocard publiait un rapport concluant à des déplacements de 2 millions de paysans en Algérie. La France a construit un système juridique «qui fait qu’aucune plainte ne peut aboutir et que cette période ne peut être jugé en raison des lois d’amnistie votées le 26 décembre 1964.

Pourquoi la France n'arrive-t-elle pas à débattre avec sérénité de ce passé ?

Emmanuel Macron dit : « la France a apporté les droits de l’homme mais elle a oublié de les lire ». C’est juste. La France a bâti un faux modèle républicain : elle a proclamé le principe d’égalité mais ne l’a jamais mis en pratique.

Pourquoi en France on continue de nier cette triste réalité ?  Mauvaise conscience, lâcheté, crainte de susciter des réactions violentes dans certaines classes... C'est un sujet qui reste brûlant et vital pour l’avenir des relations de la France avec ses anciennes colonies.

De l’impératif d’une refondation de la relation Afrique-France

La dénonciation de la colonisation est une nécessité.  François Hollande lors s d’une visite au Sénégal en octobre 2012 déclarait : « Comme toute nation, la France se grandit lorsqu’elle regarde lucidement son passé. ». Soixante ans après, le problème de la réconciliation entre la France et l’Algérie est toujours prégnant. Bien il est temps de passer le temps passé.

Se connaître, c’est donc aussi effectuer un détour par l’autre. La reconnaissance et la réparation aident à cicatriser cette blessure profonde. Le temps de la redéfinition,  de la réarticulation, de la réorientation des relations entre la France et ses anciennes colonies a sonné. Il est temps pour tous de la construire, de la faire vivre et de l’inspirer par tous les apports possibles, pour que cesse  définitivement  cette relation marquée du sceau de la tromperie et de l’abus. Une nouvelle relation France-Afrique de co développement est possible, à condition qu’elle soit nourrie de l’esprit des grands Hommes de France qui ont lutté pour l’avènement d’une société humaine où règnent la justice, l’équité et la liberté. Mener ce combat, c’est mener un combat qui va au-delà des  intérêts à court terme, mais c’est avoir une vision prospective, une vision de justice, donc nécessairement durable.

Les mémoires dangereuses, les mémoires de revanche se transmettent. C’est une question historique aux conséquences politiques très vivaces. Qui des futurs dirigeants de la France osera ce pari révolutionnaire et visionnaire ?

A.K

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