
L’un des premiers signes les plus visibles de la révolution dans notre pays a bien sûr été la disparition de la fameuse notion de peur du gendarme. A tous les niveaux, ce fut le grand bordel qui régnait en maître absolu. Le laisser aller, l’indiscipline, le manque de savoir vivre avaient foutu le camp. Dans les entreprises, les employés se croyaient tout permis au nom de la révolution. Les grèves sauvages et ridicules doublées de sit-in anarchiques battaient leur plein. Bref on aura tout vu, tout entendu.
Mais l’on n’est pas encore au bout de nos surprises, puisqu’on est arrivés à la mode de la prise d’otages pour faire pression et obliger le gouvernement à céder à des revendications souvent saugrenues.
Mais l’une des techniques les plus répondues aujourd’hui pour faire entendre les revendications et faire pression, s’appelle la grève de la faim. Laquelle est suivie actuellement par de nombreux journalistes.
Si l’on ne peut qu’être compréhensifs et solidaires aux journalistes contractuels de Dar Essabah, qui réclament leur titularisation ou le règlement de leur situation, avant que l’Etat ne cède ses parts expropriés à Sakhr Materi à des privés, l’on ne peut qu’être surpris par la grève de la faim des journalistes et techniciens d’un nouveau quotidien qui jugent que leur journal n’a pas suffisamment de publicité publique et qui veulent que le gouvernement intervienne pour qu’ils bénéficient de cette manne !
Avouons que trop, c’est trop! De mémoire de journaliste, c’est la première fois qu’on entend un délire pareil.
Il y a encore quelques mois, la presse tunisienne, fût-elle écrite ou orale, privée ou publique, était connue pour être l’une des plus timorées du continent. Elle ressemblait à un enfant immature qui obéissait au doigt et à l’œil aux ordres et autres injonctions venant du Palais et en particulier de Abdelwahab Abdallah, conseiller du président déchu.
Le phénomène était tel que censure et autocensure avaient fait des médias de la place des champions toutes catégories de l’hypocrisie et de la langue de bois. Dans un pays où la critique ou même la blague la plus anodine sur le chef de l’Etat et son entourage était considérée comme un crime de lèse-majesté sévèrement puni, la presse réapprend désormais progressivement le métier d’informer.
Jamais depuis la chute du régime Ben Ali, la presse n’a connu autant de liberté. Mais ne dit-on pas que trop de liberté tue la liberté. Et pour preuve, une partie du quatrième pouvoir, sous prétexte justement de cette liberté, s’est laissé aller à des dérapages graves et insensés. Du coup, certains médias sont devenus un lieu de calomnies, de déballages de linge sale et de règlements de comptes abjects.
Mais séparons tout de suite le bon grain de l’ivraie. Car si dans toute corporation, il existe des têtes brûlées, il n’en demeure pas moins qu’il existe au sein du quatrième pouvoir, heureusement, des professionnels qui agissent dans les règles de l’art.
Aujourd’hui, les organes de presse doivent comprendre que faire une grève de la faim ou un sit-in pour obliger le gouvernement à intervenir dans la distribution de la publicité publique est une pure aberration. Ils doivent comprendre aussi que le temps où l’ATCE brandissait les publicités comme armes de dissuasion est bel et bien révolu. Le temps où l’ATCE dictait ses règles de conduite aux directeurs et rédacteurs en chef est renvoyé aux calendes grecques. Et personne, ni aucun journaliste libre et honnête ne souhaiterait que le gouvernement intervienne à nouveau dans la distribution de la publicité publique.
Aux chevaliers de la plume qui ne savent pas ou feignent de savoir, une des activités principales de l’ATCE était de gérer les budgets publicitaires de toutes les entreprises étatiques et de les utiliser selon des consignes venues d’en haut pour asservir les médias.
Naturellement, les mieux servis à coups de milliards étaient bien sûr les bons «élèves», à savoir ceux qui appliquaient à la lettre les consignes, défendaient les intérêts du pouvoir, faisaient la propagande pour le régime et tiraient à boulets rouges sur les opposants à travers des mensonges montés de toutes pièces et des diffamations émanant de la police politique. Par contre, les médias qui osaient s’exprimer librement se voyaient immédiatement privés de publicité.
Aux médias nostalgiques de ce temps révolu de savoir raison garder et de se réveiller une fois pour toute de leur sommeil de loir. La publicité publique n’est plus un droit acquis ou un gâteau à distribuer équitablement entre tous.
C’est aux médias de se serrer la ceinture pour sortir la tête hors de l’eau boueuse. Pour cela, il n’y a pas trente-six mille solutions. Les médias se doivent d’améliorer leur qualité au niveau du fonds et de la forme, faire leur propre marketing et commercialisation, jouer sur leur tirage afin de séduire et convaincre les annonceurs potentiels qui sont de moins en moins nombreux, au moment où le nombre des médias ne cesse de se multiplier.
En attendant que l’Etat, en concertation avec les associations de directeurs de journaux et de syndicats, trouve une formule idoine qui limiterait l’hémorragie aux médias les plus « faibles », en créant une instance indépendante qui gérera la distribution de la publicité publique suivant des critères précis et équitables.
O. D.
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