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Tunisie: Aller vers le doublement du Titre II

19 octobre 2011
in Chroniques
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Parfois il faut remettre l’ouvrage plusieurs fois sur le métier. L’éclatement des contradictions du régime sont de deux ordres qui n’ont cessé de s’alimenter l’un l’autre.
La presse, et nombre de leaders d’opinion ont accrédité l’idée que seule la corruption et la prédation étaient responsables des malheurs du peuple.

Il faut aussi se rendre à l’évidence, une grande majorité de partis ont emboîtée le pas à cette causalité univoque, au point de reproduire dans leur projet les mêmes mécanismes qui ont causé ce drame national.

La corruption et la prédation sont elles seules responsables des inégalités ? Loin s’en faut. Il y a comme une sorte d’aveuglement à persister à ignorer cette autre dérive, celle tout aussi grave, d’une politique ultralibérale menée sans relâche qui a conduit à la précarité, au sous-emploi, aux salaires de misère.

Au tournant des années 80 les choix politiques ont été dictés par la seule et impérieuse nécessité d’une plus forte insertion dans la mondialisation. Les gouvernements successifs ont fait « leurs » les principes du « consensus de Washington ». Pour poursuivre son effort de développement, la Tunisie doit être plus compétitive, son tissu économique plus flexible, l’Etat doit se retirer et laisser jouer les libres forces du marché. Personne ou peu en parle…tout à fait regrettable. Mais pire beaucoup suggèrent de refaire la même chose.

La Tunisie doit accepter le libre-échangisme débridé, elle doit ouvrir son économie et s’insérer au mieux dans la division internationale du travail. Pour quels résultats ?
Aucune véritable analyse n’a été faite des  renoncements à ses mécanismes dévastateurs.
La corruption a bon dos. Tout serait de sa faute. Bien trop facile bien trop réducteur.
C’est le libéralisme forcené qui a conduit à l’accentuation des déséquilibres, qui a accru le nombre des populations pauvre ou vulnérable, et pas la corruption.

La machine économique s’est certes ralentie, mais la Tunisie a connu une moyenne de 5,5% de croissance. Personne ou peu s’interroge sur cette croissance productrice de sous-développement. Les initiateurs du plan Jasmin, et avec eux nombre de partis font comme si notre structure économique, notre système productif étaient bons et non viciés de l’intérieur, allant jusqu’à reproduire dans leurs discours et projets la même logique de « l’initiative privée » et l’aide internationale qui viendrait réenclencher la spirale vertueuse du développement. Rien n’est plus faux. Rien n’est plus dangereux.

Si tel était la seule perspective, alors il s’agit d’un véritable renoncement aux principes et objectifs de la révolution.
Il ne s’agit pas d’envoyer une nouvelle équipe intègre et compétente pour s’entendre dire dans quelques mois : Désolé ce n’est pas notre faute, c’est la crise économique internationale. Impardonnable par avance. Que l’on se le tienne pour dit !!!

La dérive ultralibérale a conduit à un Etat exsangue, sans ressources, sans capacité d’intervention, à la caisse de compensation près.

Pas un mot dans le plan Jasmin sur la correction des inégalités dans la distribution des richesses présentes et futures. Au cours des vingt dernières années la masse salariale a devisé et perdu 10 points dans la valeur-ajoutée. 20% de dernier quintile contrôle 46% des revenus. Que dire alors du Patrimoine ! les corrections se feront « naturellement » ?
Pas un mot dans le plan Jasmin et de celui d’inspiration libérale de trop de partis, sur cette compétitivité qui au fil des années n’a utilisé comme seule et unique variable d’ajustement les salaires et l’emploi. L’impérieuse nécessité est reconvoquée et reconduite. Quelle erreur messieurs les experts !!

Rendons au Dr. Chedli Ayari ce qui lui revient de Droit. Dans un accès soulagement il avoue son apaisement de voir que la Plan Jasmin rester fidèle aux orientations prises depuis vingt ans. Les sherpas de ce Plan, dans leurs road-shows européen et américain, n’ont cessé de répéter que le modèle était le bon, qu’il ne fallait pas en changer, mais certes saupoudré de quelques infrastructures nouvelles. Un peu de Keynes ne fait pas de mal.

Le tout privé ne marche pas. Son histoire, sa taille, sa culture, -entendons la classe entrepreneuriale- est incapable seule, insistons, toute seule avec les IDE, de relever les grands défis de cette nouvelle page, de cette nouvelle étape historique.

Elle n’absorbe au mieux que 60% de la demande additionnelle annuelle et seulement 35% des emplois qualifiés depuis près de 20 ans.
Peut-on imaginer raisonnablement tous les projets privés mis bout à bout grands comme petits mais aussi les micros pouvant raisonnablement créer des emplois en nombre suffisant avec des salaires décents, et résorbant aussi le chômage : plus de 100.000 par an. Un vrai pari, nous disent les rédacteurs du plan, comme les experts de nombre de partis. Pari qui risque fort d’être perdu s’il n’y a pas concomitamment une implication plus forte de l’Etat  qui crée bien lui aussi plus du 1/3 des emplois.

Le titre II est à l’agonie, faute de ressources, de politiques usant et abusant d’incitations fiscales inopérantes et inefficientes.
Il faut prendre une autre direction. Un peu d’imagination, messieurs !
L’assèchement des ressources de l’Etat l’empêche de conduire une autre politique autre que celle du « moins disant » au détriment du « mieux disant ».

Il faut faire cette réforme fiscale, revoir notre système de taxation tant intérieur d’extérieur. Il faut trouver les moyens de drainer et de réorienter d’énormes liquidités de thésaurisation enfermées  dans les bulles spéculatives du foncier et de l’immobilier.

Pas un mot, silence du plan jasmin, mais pire encore puisque certains partis préconisent d’accroitre les trop fameuses incitations fiscales…qui ne sont en somme, que du « dumping » fiscal. Les zones franches, l’off-shore en panne, à bout de souffle.

Il faut lancer une série successive d’emprunts obligataires d’Etat ou de ses entreprises souscrits par les résidents comme ceux de l’étranger : Un grand plan Eau autour de la SONEDE, un plan soleil et vent pour La STEG…etc

Il conviendrait aussi de créer une société parapublique voire mixte spécialisée, de type SSII dans la production de biens informatiques. Celle-ci pourrait absorber les milliers de jeunes diplômés de ce secteur.

L’Etat doit retrouver sa place d’antan, des premiers pas de la rupture du face à face avec la France. Une nouvelle étape appelle aussi un nouvel Etat, certes mais ni bureaucratique, ni fonctionnarisé.

Un plan numérique sur 5 ans articulé autour de l’informatisation de l’administration, -e-gouvernement, puis de celle des industries de pointe (machinerie industrielle, maintenance d’équipement), pourrait créer des milliers d’emplois.

Il en va de même dans le domaine pharmaceutique, autour d’un Institut Pasteur rénové s’appuyant sur une pharmacie centrale débarrassée des passe-droits, dotés d’un budget pluriannuel pourrait relever les défis de la fabrication. Cette nouvelle unité recouvrée pourrait aussi à employer ce trop plein de jeunes médecins et de pharmaciens qui désespèrent du secteur privé qui ne leur est plus aussi facilement ouvert.

Une société nationale du médicament et de la prévention pourrait ainsi voir le jour. Elle pourrait recevoir l’appui des agences internationales. Elle pourrait fédérer dans son sillage l’ensemble des petits laboratoires qui n’ont pas la taille critique.

Osons, de l’audace toujours de l’audace. En lieu de quoi, plan Jasmin et les palles copies reproduisent ce « fatalisme » de mécanismes dévastateurs à la longue, l’aide « liée », le capital-risque, et autres joyeuseté ultralibérale qui ne parviendront pas à redresser la barre. Le peuple n’attendra pas.

Une autre politique industrielle est possible. Il faut au préalable reconstruire des ressources dilapidées dans l’importation ostentatoire, dans l’exportation à tout prix, à vil prix…sous prétexte que l’Etat n’y comprend rien et qu’il faut « laissez-faire » des opérateurs bien trop naïfs (la libre concurrence ruineuse), bien trop « familiaux » (moi d’abord), bien trop petits et faibles ne disposant que de « ridicules cash-flows ».

L’étape actuelle nécessite un Etat disposant de nouvelles marges de manœuvre, osant de nouveaux partenariats publics-privés internationaux équilibrés et à somme non nulle.
L’initiative privée, même abreuvée de nouveaux circuits de liquidités abondantes, dans une pure logique de marché et de solvabilité, va buter sur cette contrainte, sur cette limite difficilement dépassable : étroitesse du marché local.

Compte tenu donc des limites locales, le privé va vite revendiquer de pouvoir se développer ailleurs, Maghreb et autre ? Mais alors quels bénéfices pour le pays ?

Un Etat entrepreneur apparaît bien tout aussi indispensable et incontournable.
Non il ne s’agit pas d’étatiser encore moins de socialiser, mais seulement de doter cet Etat de moyens (pas seulement d’outils tels le fonds générationnel ou la CDC), afin qu’il puisse au travers d’entreprises publiques ou parapubliques insufflait un nouvel esprit d’entreprendre citoyen, soucieux du bien commun et non pas de la seule ligne du bas du compte d’exploitation.

Doubler le titre II est à portée raisonnable, si d’autres mécanismes sont proposés.
Il n’est donc pas question d’accepter en bloc, comme de refuser, le plan Jasmin  comme celui de ses acolytes, mais plus simplement de procéder à un examen critique de sa logique interne.

Hédi Sraieb,
Docteur d’Etat en Economie du Développement

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