
En abritant le Forum Social Mondial, la Tunisie confirme sa position comme leader des révolutions arabes et se présente donc comme un cas d’école, puisqu’elle emprunte la voie la moins coûteuse et la plus profonde dans la perception d’une transition globalement lisse: refonte du système, création de nouvelles institutions, penchant vers la démocratisation des structures sociales, rôle très actif de la société civile et de l’opposition, volonté officielle pour une meilleure gouvernance publique, apprentissage simultané des médias,… autant d’ingrédients permettant de rêver d’un jour meilleur.
Depuis la nuit des temps, un épineux problème se présente toujours aux économistes comme un défi. Il s’agit de la conciliation entre deux dimensions fondamentales de l’économique : la dimension de l’efficacité économique et celle sociale. L’efficacité économique a trait au rendement des moyens de production et à la création de la richesse sans que la qualité de la répartition à travers les classes sociales, les régions et les générations, soit d’une importance particulière. Quant à la dimension sociale, les économistes croyaient qu’elle n’est pas conciliable avec celle de l’efficacité, puisque l’une ne se réalise qu’aux dépens de l’autre.
Parmi les défis que les tunisiens devraient prendre en compte dans la transition est justement le traitement concomitant de la dimension sociale (transferts sociaux, disparités sociales et régionales, pauvreté,… soient des thèmes à caractère revendicatif et urgent) et de l’efficacité économique (orientation de la richesse vers l’investissement plutôt que vers la distribution). Cet arbitrage est-il toujours une contrainte à respecter ? Sinon, quelle solution serait-il possible à envisager pour une économie en transition comme la Tunisie?
Ce faisant, il serait d’abord important de rappeler quelques repères théoriques expliquant les positions actuelles. Ensuite une réflexion autour du modèle de croissance approprié sera effectuée.
I-La question de la répartition de la richesse et son lien avec la croissance économique : un tour d’horizon
Depuis deux siècles et demi, David Ricardo a placé sa théorique économique dans un contexte social en établissant une clef de répartition de la richesse entre les classes sociales. Fondée sur la théorie objective de la valeur selon laquelle le travail est mesure de richesse, la dynamique sociale de l’accumulation aboutit inévitablement à l’état stationnaire, ou à la crise du capitalisme. En fait, quand le produit net (le PIB de nos jours) est réparti en revenu salarial, en rente (revenu équivalent au loyer de la terre) et en profit (revenu du capitaliste ou exploitant), à terme le taux de profit s’annule car il est décroissant en faveur de la rente. Or, la classe des exploitants ou capitalistes est considérée la plus importante dans le système social puisqu’elle assure le processus de l’accumulation.
La société capitaliste fut alors menacée de crise et de renversement. Des solutions de sortie telles que le mouvement de colonisation à la recherche de terres de plus en plus fertiles (notamment l’Amérique du Sud, l’Inde et l’extrême orient) aveint alors étaient envisagées. Mais ces solutions ne furent que pour rééchelonner l’échéance de l’état stationnaire. Vraisemblablement pas à cause de la clef de répartition ricardienne, qui semblait être équitable puisque basée sur la valeur objective, mais de facto la conciliation entre création de richesse (ou croissance) et répartition (dimension sociale) n’était pas une réussite.
L’intérêt des économistes s’était alors dirigé vers un autre cadre pour analyser la répartition mais en dehors d’une connotation sociale quelconque. Ils parlent alors de facteurs de production ayant un prix sur le marché au lieu de classes sociales à statut qualitatif. En dehors de la société, en ce sens que les interactions sociales, rendant compte de l’état de l’art de la société dans le statut de chaque classe sont évacuée de l’analyse, les points de vue jusqu’à présent dominants, traitent la répartition dans une optique de rémunération de facteurs de production alloués par le capital dans la perspective de sa rentabilité ! C’est de cette manière que la répartition, seulement entre revenu du travail (salaire), du capital (profit) et de l’Etat (taxe) est devenue basée sur un socle de théorie subjective de la valeur traduisant la satisfaction individuelle indépendamment des interactions collectives socialement déterminées et historiquement datées. Une société libérale dont l’individu est un électron libre, s’est encore confirmée depuis le début du 16è siècle , et a soutenu l’économie de marché dans ses différentes phases. En effet, selon Bentham, auteur de la théorie du sentiment moral, il faut que l’individu soit égoïste et ne s’aime que soi-même, à tel enseigne qu’il tolère l’égoïsme d’autrui.
C’est cette tolérance, après acceptation et réalisation, qui donne lieu à une solidarité sociale articulée autour (et bâtie sur) l’intérêt collectif qui ne se réalise qu’à travers l’intérêt individuel. Nous estimons que ce type de contrat social implicite est fragile puisqu’il omet l’aspect multidimensionnel de l’organisation humaine.
La formation économique et sociale capitaliste innove alors des instruments pour dépasser ses propres crises cycliques en prenant l’Etat, alors considéré comme office de crises par les critiques de l’économie politique, pour un sauveur du système ( Keynes, 1936), les institutions pour un cadre permettant de faire face à l’échec des forces du marché ( Coase, 1937), la théorie de l’agence pour proposer des solutions à la rationalité limitée (Simon, Jensen,..)…
De cette manière, la question de la répartition de la richesse, principale composante de la dimension sociale, ne revêt plus l’intérêt qu’elle mérite dans les paradigmes dominants par rapport aux modèles de sociétés des ancêtres du capitalisme (Smith et Ricardo). Elle se réduit alors à une clef de partage entre profit et salaire, hypothéquant la croissance et la création de la richesse quand la répartition est égalitaire (Pasinetti, Kaldor et Lorenz).
Face à cette position, considérée par quelques uns comme celle d’une autodétermination accablante, des voix hétérodoxes s’étaient levées depuis des décennies que ce soit dans le monde développé (avec les néo-marxistes), ou dans le monde en voie de développement (avec les auteurs de la CEPAL, fondée essentiellement par Trotski quand il a fuit la Russie sous la dictature de Staline). Ces dernières, en se basant sur les positions accusant le capital international d’être à l’origine du malheur des populations dans le monde, en interprétant l’ ‘’Impérialisme, stade suprême du capitalisme’’ de V. Lénine, (postulant que la fusion entre capital financier et industriel a mis en évidence la nécessité au capital de se mouvoir dans une base géographique mondiale en détruisant les frontières nationales de tout genre), ont élaboré des théories réconfortant leurs propos.
Ainsi, la rupture avec le monde occidental industrialisé en était le corolaire. De cette manière, les institutions financières internationales comme le FMI, sont interprétées comme la boite à outils employés par les puissances économiques dans le but d’assurer les intérêts du capital international. Un appauvrissement de la périphérie à travers le transfert de richesse vers le centre capitaliste, occasionné par la détérioration des termes de l’échange, due elle-aussi à la faiblesse de la productivité de ces pays déjà pauvres, n’engendre que marginalisation et exclusion et donc des mesures locales imposées par l’extérieur en contre partie de soutiens au développement. Ainsi diabolisé, l’occident devrait s’arrêter de puiser dans la richesse des populations de la périphérie.
Un refus de ses plans économiques et une cessation de paiement de la dette sont alors recommandés comme conséquence logique de ce mouvement tiers-mondiste de référence marxiste.
Quant aux actuelles révolutions dans le monde arabe, elles sont aussi interprétées par les critiques, en se référant à des lectures d’il y a un siècle à savoir que c’était des revendications du droit au travail, nous rappelant ainsi les propos du gendre de K. Marx, Paul Lafarge dans son essai ‘’ Le Droit à la paresse’’. Tous ces points de vue, ayant certes enrichi le background de la connaissance humaine, n’ont jusqu’alors pas réussi à se traduire par des solutions concrètes pour sortir du sous développement et relever la tête. Ces positions se sont largement propagées durant les années cinquante et soixante, mais il semble qu’elles réapparaissent aujourd’hui. La question est de savoir si elles sont encore d’actualité et dans quelles mesures se présentent-elles comme alternatives aux points de vue dominants ?
II- Un nouveau modèle de croissance résout-il le problème ?
Ne faisant pas exception, la Tunisie, dans le sillage de la révolution, a fait sortir des profils intellectuels, politiques et culturels assez diversifiés. Les principales questions autour du devenir du pays et de ses institutions demeurent à l’ordre du jour. Chacun selon ses aspirations. Par ailleurs, il est toujours légitime de rêver du système social le plus égalitaire, du système économique le plus souverain, du système social le plus équitable. Cependant, dans le traitement des questions économiques en rapport avec la dimension sociale, sans référence théorique solide, serait une erreur car il n’y a pas de plus concret qu’une bonne théorie. En effet, les revendications sociales menées par les intellectuels portant rupture avec le monde occidental pour éviter la dépendance, revisiter la répartition des richesses nationales pour établir l’égalité, opter pour un plan Marshall local en faveur des régions défavorisées sans créer au préalable de la richesse et sans tracer un modèle de croissance faisant objet de consensus national, risquerait de ne pas aboutir.
Les fondements théoriques sous-jacents à cette manière de concevoir le développement dans sa dimension sociale trouvent leur origine dans un marxisme remontant au milieu du 19è siècle, fondé sur trois piliers. La philosophie allemande (Feuerbach, Hegel), le socialisme français (Saint-Simon, Charles Fourier) et le mode production anglais. Brièvement et loin des milieux académiques, ce dernier est un courant de pensée basé sur deux socles. Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique.
Le premier est une combinaison d’une conception matérialiste du monde, interdisant toute existence non-objective, et d’une méthode dialectique, postulant que tout objet renferme lui-même et son contraire. Le deuxième socle à savoir le matérialisme historique pris pour la Science de l’Histoire comme application directe du matérialisme dialectique, offre les lois qui régissent la dynamique des sociétés.
Ces lois postulent dans un contexte de luttes des classes, qu’à un certain degré de leur développement, les forces productives deviennent entravées par les rapports sociaux existants. Elles seraient ainsi appelées à changer pour correspondre aux forces productives en développement absolu. Selon cette approche, l’histoire des sociétés est celle des luttes de classes. L’Etat, comme force concentrée de la société, disparaitra quand les forces productives atteindront un degré de développement suffisamment élevé en rapport avec la conscience historique des populations.
Avant d’arriver à cette phase communiste, le socialisme est considéré comme un passage au cours duquel la dictature du prolétariat, mettant en œuvre des mécanismes socialisant la propriété, règne. Jusqu’à quand ? Marx, dans sa 11è thèse sur Feuerbach répond par le fait que nous ne sommes pas les contemporains historiques de notre temps présent ; nous ne sommes que les contemporains philosophiques, ajoute-t-il, pour dire qu’on ne peut pas prévoir l’histoire et qu’on ne peut qu’alléger les maux du nouvel enfantement.
En dehors des limites suggérées par cette théorie très ancienne (surtout à propos de ses fondements méthodologiques initiés par les grecs, repris par les mu’tazila et plus tard par F. Hegel au 18è siècle), cette dernière est confrontée à des incohérences notoires dans l’explication de l’histoire. En sus, elle pose problème lors de son adoption comme l’indique, sans exception, toutes les expériences dans le monde : les pays de l’Est, de l’Amérique Latine, l’Egypte, l’Algérie, l’Iraq…
Ce qui importe le plus c’est de rappeler que la science, pourtant unique, ne peut être qu’actuelle. Dans cet ordre d’idées, le risque est de faire abstraction des caractéristiques immanentes à l’économie et la société tunisienne et rater ainsi l’occasion d’y apporter des solutions adéquates. Les points de vue critiques de l’Economique ne se présentent point comme alternatives aux positions dominantes, lesquelles devraient aussi être revisitées pour une conception locale prenant en compte les considérations internationales.( Nous y reviendrons dans une autre publication)
Certainement, la conciliation entre dimension sociale et économique demeure toujours un défi. Ce défi est d’autant moins difficile à hisser que les forces vives de la société sont conscientes de la phase historique actuelle.
De ce point de vue, il serait plus modeste en Tunisie de se pencher sur l’ingénierie économique pour apporter des solutions particulières à des problèmes particuliers. Cette approche pragmatique caractérise l’économie Tunisie par (1) un essoufflement de la croissance économique qui s’avère être exploitée à 96% de son potentiel et se présente incapable de poursuivre le rythme soutenu des nouvelles arrivées au marché de l’emploi parmi les jeunes instruits, (2) un taux de pauvreté générale de 15,5% et absolue de 4,6%, (3) des disparités sociales et régionales notoires avec un coefficient de Gini de l’ordre de 40% et une affectation inégale de l’investissement public dont le grand Tunis en accapare 40% alors que le centre-ouest 4% seulement jusqu’au 11è plan, (4) un taux de chômage d’autant plus élevé dans les régions les plus éloignées du littoral et à concentration démographique la plus basse, (5) un système d’offre de compétences ayant raté l’opportunité de faire naitre des penseurs à grandes idées, (6) rareté des ressources naturelles, (7) rétrécissement de l’espace fiscal et problématique d’allocations budgétaires, (8) des tensions inflationnistes et de déséquilibres macro-économiques globaux de court terme à cause de la fragilité institutionnelle d’une part et la paralysie des secteurs clefs de l’économie d’une autre part, (9) ouverture sur l’extérieur et synchronisation-dépendance des cycles industriels avec ceux de la France, l’Italie et l’Allemagne, (10) un tissu industriel constitué à 80% par des petites et moyennes entreprises majoritairement non-concernées par le marché financier, (11) une compétitivité hors-prix faisant défaut, (12)… Nous ne croyons pas qu’une telle situation économique et sociale que les tunisiens ont héritée de l’ancien régime, déjà dépourvu de tout projet de société, peut supporter autant de frictions politiques et de revendications vues du seul angle individuel et en dehors de délais raisonnables.
Quant à la question de la répartition, nous croyons qu’une approche systémique est appropriée pour l’aborder. Rappelons que dans les années soixante et soixante-dix, au moment où la France était encore un grand chantier de reconstruction, toutes les parties prenantes : Gouvernement, syndicats et société civile, avaient assuré un minimum de cohésion sociale articulée autour de l’esprit de partage dans une perspective de responsabilité sociétale. Comme si la rente sociale était partagée à la lumière d’une cohérence de tout le système. Ainsi, le chômage du lendemain des 30 glorieuses ainsi que les laissés pour compte avaient été considérablement réduits. Ce que nous proposons, loin de se présenter comme alternative achevée, est le suivant :
Un rôle actif des politiques fiscales imposant un équitable partage entre revenus du capital et du travail : Une clef de répartition privilégiant l’éradication de la pauvreté et la création de l’emploi qualifié est à notre sens le fer de lance de tout gouvernement dans cette phase de transition ; l’élargissement de l’espace fiscal dans le but de permettre au secteur public de soutenir les investissements dans les régions déshéritées est aussi une priorité ;
Une stratégie de développement basée sur ce que nous appelons le ‘’ Progrès industriel intégré’’ faisant référence à la croissance inclusive qui implique le plus grand nombre de la population dans la création de la richesse en la faisant bénéficier de ses fruits. Ainsi les flux migratoires occasionnant le déséquilibre régional seront jugulés et les disparités régionales commenceront à être absorbées;
L’absorption des disparités régionales et sociales et donc de la pauvreté, absolue ou relative, passerait nécessairement par l’adoption d’une nouvelle cartographie spatiale dont l’individu devient libre au sens du Nobel A. Sen. Selon cette acception, nous pouvons envisager le fait qu’il pourra se mouvoir librement dans un espace industriel local doté en chaine de valeur appropriée et en conditions descentes lui permettant de se prendre en charge ;
La crédibilité des choix de politiques économiques oblige d’abord que ce type de modèle de développement économique et social que nous proposons fasse l’objet d’un consensus national, dont les compétences nationales, devant par ailleurs être respectées, sont seules à pouvoir jouer un rôle fédérateur dans la réalisation des exigences de la dimension sociale. Enfin, il est temps de délaisser la légitimité du militantisme au profit de celle de la compétence qui ne s’apprécie qu’à travers les réalisations concrètes. En fait, tout ce qui n’est pas mesurable n’est pas gérable, et tout ce qui n’est pas gérable fait rater les rares opportunités qu’offre l’Histoire.
Par Ali Chebbi,
Professeur d’Economie
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