
Dans une interview accordée au journal égyptien en ligne Al Ahram Hebdo, le président tunisien, Moncef Marzouki, analyse la période de transition en Tunisie et fait part de ses espoirs sur l’avenir du pays.Et ce, deux ans après la Révolution du Jasmin.
Al-Ahram Hebdo : Monsieur le président, l’on s’attendait à ce qu’une conférence nationale— réunissant tous les partis et représentants de la société civile— se tienne en Tunisie, avant même la mise en place du Conseil national de transition. Pourquoi une telle conférence n’a-t-elle pas eu lieu ?
Moncef Marzouki : Qu’est-ce qu’une conférence nationale ? C’est un débat organisé entre les acteurs politiques de la société. En réalité, les débats politiques en Tunisie n’ont pas cessé un instant, de façon informelle, de façon fractionnée. Les forces politiques avaient l’habitude de se rencontrer dans le cadre de la Coalition du 18 octobre. Le débat était permanent. L’idée développée était d’organiser des conférences nationales sur des thématiques spécifiques— la santé, l’éducation, etc. — car le diable est dans le détail et c’est donc sur des questions précises qu’il faut débattre.
Comment peut-on situer politiquement votre parti, le Congrès Pour la République (CPR) ?
Je ne suis plus le président du CPR, mais je peux vous dire comment je l’avais envisagé lors de sa création. A l’époque, il n’y avait pas de partis démocratiques rompant avec le régime. La plupart des partis dits démocratiques fonctionnaient dans le giron du régime.
Ceux qui avaient vraiment rompu avec le régime étaient les partis d’extrême-gauche et Ennahda, non reconnus. Les partis de la mouvance démocratique et des droits de l’homme étaient inclus dans le faux système mis en place par Ben Ali. Moi j’ai dit non ! Les démocrates doivent fonctionner en dehors du système de Ben Ali. Il faut rompre avec le système et créer une opposition réelle pour défendre les valeurs de la démocratie.
Je voyais aussi venir cette opposition permanente entre, d’une part, un parti destourien renouvelé et, de l’autre, le mouvement islamiste représenté par Ennahda. Il fallait un parti du centre-gauche pour sortir de cette bipolarité qui a été une catastrophe pour la Tunisie et qui l’est encore. Premièrement, nous devions donc rompre avec les partis démocratiques maison. La démocratie c’est aussi le refus, l’opposition frontale au régime et non de faire partie du sérail pour tenter d’amender le système de l’intérieur.
Deuxièmement, il fallait créer un parti démocratique fermement ancré dans l’opposition, un parti refusant la bipolarisation de la société et porteur de projets, avec un réel programme social et économique. Les militants des droits de l’homme, souvent issus de la classe moyenne sinon de la classe supérieure, avaient littéralement fait l’impasse sur les droits sociaux et économiques, sur l’importance de la pauvreté. Leur conception restait exclusivement liée aux questions de la superstructure : la démocratie en tant que jeu entre les partis, les libertés publiques et privées. Pour moi, l’essentiel est ailleurs.
A Sidi Bouzid, trois walis (préfets) ont été chassés par la population …
En période de transition, l’Etat est toujours affaibli. C’est inhérent à la nature même de la situation de transition. Un gouvernement qui n’est là que pour un an, même composé de personnalités fortes, est faible par définition. C’est la raison pour laquelle je veux qu’on en finisse au plus vite avec cette période de transition. Il faut un gouvernement installé dans la durée. Dans un gouvernement de transition, les signes de faiblesse peuvent se multiplier. Quand il y aura un gouvernement pour cinq ans, quand il y aura un débat national sur toutes les questions, y compris la place de l’Etat et son rôle, la contrerévolution sera neutralisée de fait.
Vous êtes contesté par une partie de la gauche à cause de l’alliance avec le parti islamiste Ennahda. Qu’avez-vous à répondre ?
C’est une alliance objective avec les islamistes. Une obligation du vote. Ils ont été élus par le peuple et ont obtenu 89 sièges à l’Assemblée. Le CPR en a obtenu 29 et Ettakattol (Forum démocratique pour le travail et les libertés, ndlr) 19. Le pays doit être gouverné. Sans cette alliance, il n’aurait pas pu l’être. L’intérêt fondamental du pays exigeait cette alliance. Avons-nous pour autant vendu notre âme au diable ? L’Histoire le dira ! Le fait est que nous avons négocié pas à pas. Nous nous sommes mis d’accord pour que cette alliance respecte des lignes rouges, les nôtres comme les leurs, en particulier les droits humains et les libertés publiques. Elles ont été respectées jusqu’à présent. Ce n’est donc pas un marché faustien. Je sais que dans l’esprit de certains, islamistes signifie intégristes. Mais il existe un large spectre islamiste : il ne faut pas confondre Ghannouchi et Ben Laden. C’est avec la faction modérée qui a accepté le jeu démocratique que nous avons fait alliance.
Nous n’avons pas fait alliance avec les salafis. Je n’en ai ni à rougir ni à m’en excuser ! La politique l’exige et nous l’avons fait dans la transparence. Bien sûr, cette alliance est difficile et conflictuelle : il y a en permanence des tiraillements et des négociations. Mais le parti qui m’a porté au pouvoir et moi-même restons fermes sur nos convictions. Nous sommes des garants pour que l’orientation politique du pays ne dévie ni trop à droite ni trop à gauche. Nous sommes des facteurs d’équilibre.
La grande inquiétude des Occidentaux devant l’arrivée des islamistes au pouvoir dans les pays arabes c’est qu’il y ait une restriction des libertés …
Il y a les fantasmes et les faits. Les fantasmes sont colportés par une opposition ici qui fait son travail d’opposition. Ces fantasmes sont amplifiés par une presse à sensation, là-bas, qui fait aussi son travail. Vue de loin, on a l’impression que la Tunisie est en train de basculer dans l’intégrisme. Maintenant les faits : zéro journaliste en prison, zéro télévision fermée, zéro livre censuré, zéro film interdit.
Mais deux blasphémateurs condamnés …
Soit, je vais y revenir. Un cas de viol. Deux ou trois cas de torture dont les auteurs ont été vite identifiés et punis. Deux cent quatre-vingt-six festivals qui n’ont pas été dérangés et seulement six manifestations culturelles perturbées. C’est un pays qui peut être fier de ce bilan suite à une révolution ! Sans compter les centaines d’associations et de partis politiques qui ont été créés à travers le pays. Concernant les deux blasphémateurs, ils ont été condamnés mais en fonction d’une loi préexistante. Ceci dit, dans un pays musulman post-révolution, je suis fier de l’état de nos libertés. Toujours concernant les faits : le gouvernement travaille, l’économie redémarre, les touristes reviennent. C’est difficile, loin d’être parfait, il y a encore de la corruption, beaucoup de dysfonctionnements que nous sommes les premiers à dénoncer.
Mais c’est un pays où les forces vives sont en train de l’emporter sur les forces de destruction. Le chaos ne s’est pas installé. Ce qui s’installe c’est de l’ordre ! Revenons maintenant aux fantasmes sur la question des femmes. Certains prétendent que les femmes sont menacées, que le code du statut personnel risque d’être abrogé. En fait, personne n’a demandé l’abrogation du code du statut personnel. Personne n’y pense, ni dans les forces politiques, ni dans les forces sociales. Idem pour ce qui est des libertés publiques. Pour moi, le principal problème du pays c’est la pauvreté. Et j’en fais un cheval de bataille.
Justement, qu’en est-il de la lutte contre la corruption ?
La corruption a entièrement disparu au niveau supérieur de l’Etat et du gouvernement. Par contre, au niveau inférieur, on est encore loin du compte. C’est devenu une culture, des mécanismes bien huilés depuis 50 ans. Il ne suffit pas de souffler dessus pour qu’elle disparaisse ! Je souhaite que durant ces prochaines années, si ce gouvernement de coalition se maintient, un vrai programme de lutte contre la corruption se mette en place. Une vraie tondeuse, car la corruption c’est comme les mauvaises herbes.
Elles repoussent en permanence. Là où vous mettez des hommes, du pouvoir et de l’argent, il y a forcément risque de corruption, y compris dans les pays démocratiques. Il faut mettre en place une vraie machine à tondre : une justice indépendante, une presse libre, mais aussi un observatoire national de la corruption avec des mécanismes pour la débusquer dans certains secteurs économiques.
Si l’assemblée adopte une Constitution qui prévoit des élections présidentielles, avez-vous l’intention de vous présenter ?
J’ai toujours dit que je me comporterais comme si je n’étais pas candidat. Car si vous vous mettez en tête de l’être, tout le monde peut faire pression sur vous. Et moi, je souhaite que personne ne puisse faire pression sur moi, y compris mon propre parti. J’ai donc décidé de faire comme si je ne me présenterai pas. Parallèlement, je sais que j’aurai la possibilité de le faire. Donc, je travaille de façon à avoir un bilan.
Je travaille du matin au soir dans cet objectif, soit pour me dire que je pourrai être utile en tant que président, soit pour arriver à la conclusion que les conditions pour me présenter ne sont pas réunies, car je n’aurais pas les moyens d’agir. Mais, quoi qu’il en soit, j’aurai la satisfaction d’avoir fait mon travail. Donc, je travaillerai jusqu’à la dernière minute. Je prendrai ma décision en fonction de la situation politique et de ma capacité à réaliser quelque chose. Ici, à la présidence, c’est l’endroit de la frustration permanente. Vous voyez les dysfonctionnements.
Y a-t-il en Tunisie un risque de contre-révolution ?
Ceux qui ont perdu le pouvoir sont encore dans la société. Soit ils complotent contre vous violemment, soit ils bloquent. Aujourd’hui, les partisans de la contre-révolution sont en train de s’organiser. Ils profitent de la liberté de la presse, car une grande partie des médias est entre leurs mains. Ils créent même des partis politiques en espérant revenir par la fenêtre. Ils espèrent remporter les élections en organisant l’échec de la Troïka (la coalition au pouvoir, ndlr). Mais je suis sûr que le peuple tunisien est assez intelligent pour ne pas se laisser manipuler. La tentation pour un gouvernement serait de frapper fort, de réprimer. Mais nous avons choisi de mener la transition démocratique dans la légalité. Nous gérons donc cette contre-révolution politiquement et sans violence. Je suis convaincu que nous allons l’emporter démocratiquement, dans la légalité !
Qu’avez-vous à dire des incidents provoqués par les salafistes ?
L’un des effets pervers de l’ère Ben Ali, c’est notamment d’avoir fait disparaître Ennahda. Et la nature ayant horreur du vide, cet espace a été occupé par des jeunes sans formation et poussés vers l’extrémisme par violence du régime et les guerres « romantiques » comme l’Afghanistan. Nous avons hérité de ce problème sérieux. Certes, sérieux, mais il n’est pas une menace pour la République. La République est un socle. C’est une montagne composée des libertés publiques, des habitudes des Tunisiens, de l’armée et la police républicaine et d’un Etat qui est le plus ancien du monde arabe.
La Tunisie est solide : ce n’est pas quelques milliers de personnes qui peuvent mettre en danger notre République ! Par contre, les salafis sont dangereux dans le sens où ils peuvent causer des préjudices considérables concernant notre image— notre image étant notre économie avec le tourisme. Ils peuvent aussi faire des dégâts concernant nos relations internationales. Ce qui a été le cas après les événements du 14 septembre avec les Etats-Unis. On a pu soigner les blessures, mais ça laissera des traces.
Et comment comptez-vous résoudre cette question ?
Dans l’immédiat, c’est faire face et faire appliquer la loi. Mais à long terme, il y a cette prolifération d’écoles coraniques privées qui pourraient représenter un danger pour la République. Je suis opposé à ce qu’il y ait autre chose que l’école républicaine, avec des programmes uniques, aussi bien dans le secteur public que privé. Des programmes qui donnent une place, bien sûr, à une éducation religieuse identique pour tous les enfants tunisiens. Le problème de l’éducation nationale est fondamental. C’est une question qui va faire débat et qui, à mon avis, va être tranchée dans le bon sens.
Quel est le calendrier politique à venir ?
Idéalement, le 14 janvier présentation de la nouvelle Constitution, fin avril l’élection présidentielle, suivie fin mai des législatives. Mais c’est la Constitution qui le déterminera réellement.
Source: Al Ahram Hebdo
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