
Depuis un mois chacun d’entre nous fait l’expérience du chaos, c’est-à-dire de l’événement incontrôlable et imprévisible qui surgit dans sa vie.
Tous, depuis un mois, nous vivons des choses qui jusqu’alors ne pouvaient se produire que dans les films américains : des milices, des snipers, des blessés, des morts, l’état d’urgence, le couvre-feu, des tanks à tous les coins de rue, une révolution… Et aujourd’hui… et bien il nous est difficile de revenir à notre vie normale.
Nous avons tous la sensation que quelque chose de grandiose nous est arrivé, mais, étrangement, nous avons aussi l’impression que quelque chose de ce grandiose est resté derrière nous… et du coup… et bien du coup on cherche à retrouver de ce grandiose dans le présent. Et à croire que tout est encore possible on s’expose à bien des dangers.
Il faut bien comprendre que si la révolution en tant qu’événement spontané et collectif s’est achevée, ce n’est pas le cas de la contre-révolution ni de la révolution générale de notre société, qui toutes deux commencent maintenant.
La contre-révolution est ce qui inquiète tout le monde. C’est ces policiers corrompus et agressifs qui cherchent à semer le chaos, c’est les résidus pourris du RCD dans les administrations publiques, c’est la gangrène de notre pays, de notre patrie, cette gangrène qui s’est développée pendant vingt-trois ans et qu’il nous faudra plus d’un mois pour soigner et guérir.
La révolution générale de notre société c’est le désir de liberté, le désir d’autonomie, ce désir de vie que l’on a vu exploser après la mort des nouveaux héros de notre pays. Ce désir d’une République véritable, ce désir de construire ensemble une vraie chose publique, qui nous appartiendra à tous, nous, peuple Tunisien.
Or, les ennemis de notre révolution savent bien mieux que nous à quel point elle est fragile. Et la raison en est simple : ils ont passés les vingt-trois dernières années de leur vie[1] à nous diviser, à nous monter les uns contre les autres, à faire croire aux uns que leur malheur provenait des autres, à faire croire à certains que d’autres ne voulaient que leur mal. Le peuple Tunisien a passé plus de trente années dans le silence et la peur, dans la division et la défiance. Et aujourd’hui le peuple Tunisien a décidé de s’unir et de dépasser ses peurs et ses divisions.
Seulement, nous avons un point faible. Notre point faible ce sont ces vingt-trois ans de peurs, ces vingt-trois ans de discorde. Notre point faible c’est l’habitude que nous avons pris de croire que l’autre est différent et que son mode de vie constitue une agression à l’encontre de notre mode de vie. Notre point faible c’est cette peur de l’autre qu’ils ont réussi à instiller en chacun de nous. Et aujourd’hui leur but est de réveiller cette peur de l’autre, de rappeler les dissensions au sein de notre peuple, de ramener le silence de l’incompréhension et la division, là où il devrait y avoir discussion et union.
Quelle est la méthode employée pour atteindre à cela ? La diversion. Le procédé est simple mais efficace. Il s’agit de divertir de l’essentiel en attirant l’attention sur une chose secondaire mais qui passionne l’intérêt. L’essentiel pour nous, peuple Tunisien, est de rester uni et de réfléchir ensemble à la meilleure façon de construire notre chose commune, notre République, afin qu’elle réponde aux aspirations de tous, aux modes de vie choisis par chacun des groupes qui constituent notre peuple. Que les fondements de notre République permettent à tous de vivre en commun dans l’entente quelques soient les différences qu’il peut y avoir entre nous, entre nos choix, entre nos manières de vivre la vie qui nous a été donnée.
Par exemple, rappelons que l’une des premières communications de Mohammed Gannouchi, fut d’annoncer que Rached El Gannouchi ne rentrerai pas en Tunisie tant que pèserait sur lui la condamnation de justice à son égard. Étrangement, et alors que le débat faisait rage entre les partisans de Rached El Gannouchi et ses détracteurs, ce dernier a été autorisé à rentrer en Tunisie. Personne ne trouve cela suspect ? Personne ne se pose la question de savoir ce que cela peut bien signifier ?
Et bien je pose la question et j’y réponds. Cela est une diversion. Il s’agit de déplacer la question essentielle sur un sujet sans importance qui va provoquer la discorde. Nous ne savons pas encore quelles types de réformes constitutionnelles vont être amenées, nous n’avons aucune idée du type de régime que nous allons avoir, mais plutôt que d’intéresser le peuple à ces questions fondamentales, vitales, nous lui proposons un débat stérile et stupide pour savoir, mais pour savoir quoi d’ailleurs au juste ? Je défis quiconque de m’énoncer clairement ce qui oppose depuis une semaine le peuple Tunisien au sujet de Rached El Gannouchi !
La diversion[2] : tout est là ! Mettre en avant de manière subtile ce qui est important mais qui, en vérité, ne fait que séparer le peuple. Attirer l’attention sur des futilités dont on est sur qu’elles vont provoquer la discorde, la fitna, la dissension. Les forces de la contre-révolution connaissent bien notre point faible. Et ils ont avec eux les « forces de sécurité » rebelles à l’ordre nouveau, les forces de l’insécurité, devrait-on dire. Ainsi, ces groupes peuvent tour à tour jouer le rôle de tel ou tel groupe en fonction de ceux à qui l’on essaye de faire peur. Et cela risque bien de marcher… il n’est qu’à voir la panique engendrée aujourd’hui dans les écoles par les fausses annonces de kidnappings : la peur, la diversion qui amène la peur. Voilà leur arme.
Mais il nous faut rester fort et unis. Il nous faut dépasser nos peurs, dépasser notre crainte de l’autre. Cesser de croire que l’autre qui a fait des choix différents est notre ennemi. Celui qui prie et celui qui ne prie pas ne doivent plus se regarder comme des ennemis, celui qui boit et celui qui ne boit pas ne doivent plus se considérer comme des étrangers. Car les uns comme les autres, nous sommes Tunisiens. Nous ne sommes qu’un peuple, avec toutes nos différences, toutes nos similitudes.
Les véritables questions importantes doivent être regarder par tous, sinon nous nous exposons encore une fois à de la manipulation, à des dérives et des détournements. Tout cela ne signifie pas que nous ne devons pas avoir confiance en notre nouveau gouvernement, au contraire. Mais cela signifie que nous ne devons pas attendre qu’il fasse tout le travail pendant que nous reprenons nos vieilles habitudes, car nos vieilles habitudes seront notre mort. Les ennemis de notre révolution n’attendent de nous qu’une seule chose, que nous reprenions nos vieilles habitudes et que nous les laissions, ainsi, reprendre en main notre pays.
Nous sommes, maintenant, à ce moment où le temps s’étend à nouveau. Dorénavant, la vie recommence. Et il convient que chacun d’entre nous reprenne le cours de sa vie. Quelque soit l’amertume présente dans nos cœurs de savoir que nous aurions pu aller plus loin. Il n’est pas trop tard. La poussée en avant n’est pas terminée. Maintenant commence le temps du changement au quotidien. C’est maintenant que tout commence pour nous en tant que peuple. C’est maintenant que nous allons devoir faire le plus difficile, mettre nos différences de côtés afin de construire une République fondée sur nos similitudes et notre désir collectif.
Par M. Shiran Ben Abderrazak
[1] Certains comme Hédi Baccouche ont passé encore plus de temps à faire cela. Comment diable peut-on expliquer la présence aujourd’hui de cet individu (ainsi que d’autres fidèles de l’ancien tyran) aux côtés du premier ministre ? Quel scandale est-ce là ? Quelles justifications peuvent être données pour expliquer pareil scandale ? Pourquoi toutes les figures de la société civile n’enjoignent-elles pas le premier ministre à débarrasser son premier ministère de cette engeance tyrannique ? Qu’attendent les journalistes pour enfin faire leur travail et montrer au peuple le véritable visage de ceux qui assistaient le tyran ?
[2] Un autre exemple de diversion est d’avoir pendant plus de deux semaines focalisé l’attention du public sur les dérives des Trabelsi. Cela était une diversion car pendant que tous regardaient ce que ceux-là avaient détourné, volé, dévoré, nul ne prêtait attention à ceux qui ont laissé faire tout cela, à ceux qui faisait parti du premier cercle du pouvoir et qui ont gagné beaucoup également, mais de façon plus discrète, plus subtile, plus nuancé. Nul doute que les preuves ont disparu maintenant. Les Trabelsi assumeront donc seuls le rôle de Bouc émissaire, non qu’ils aient été innocents, notez bien, mais ils ont été trop voyant, pas assez discrets, comme d’autres.
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