
Trois ans après la révolution, la Tunisie continue encore de parler d’elle.Notre pays dirigé par les islamistes d’Ennahdha depuis les élections d’ocotbre 2011 est dans une crise politique depuis l’assassinat de MOhamed Brahmi en juillet 2013.Après d’âpres tractations, un indépendant, Mehdi Jomaa, a
finalement été désigné Premier ministre. Dans cette interview publiée par Le Monde, Jérôme Heurtaux, politologue spécialisé sur la Tunisie à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) à Tunis, fait le bilan de la transition politique.
Quel bilan tirez-vous de la transition politique en Tunisie trois ans après le soulèvement qui a abouti à la chute de l’ancien président Ben Ali ?
Le processus de construction démocratique en Tunisie est d’autant plus difficile que tous les acteurs politiques sont faibles, qu’il n’y a pas de chef incontesté (…). En dépit de ce contexte, le pays se prépare à un second rendez-vous électoral et a connu des formes d’alternance gouvernementale sans être à feu et à sang. On peut dire qu’il s’en sort pas mal, comparé à l’Egypte, la Libye ou encore à l’Algérie en 1988 ou à la Roumanie en 1989. Je suis plutôt optimiste, même si il peut toujours y avoir des dérapages comme en Algérie en 1991.(…)
Les tractations concernant la nomination d’un nouveau premier ministre ont été longues et difficiles, mais elles ont finalement abouti à un accord entre partis sur la personne de Mehdi Jomâa. N’est-ce pas le signe que le processus démocratique fonctionne?
On peut voir ce résultat de deux façons. D’un côté, le processus a piétiné. Chacun des acteurs a défendu ses intérêts, les uns se montrant tacticiens, les autres hésitants. Et au final, la montagne a accouché d’une souris, car le premier ministre est un membre du gouvernement sortant qui réalise une synthèse entre Ettakatol et Ennahda, tout en bénéficiant du soutien des ambassades étrangères. Il n’y a rien de nouveau dans cette nomination et le résultat n’enthousiame pas toutes les parties, à l’instar de Nidaa Tounes, mais qui a tout de même laissé faire.
Tout le monde s’est focalisé sur le chef du gouvernement alors que l’enjeu est ailleurs. Il doit désormais nommer un gouvernement de technocrates, ce qui peut faire l’objet de longues négociations. Le gouvernement qui en sera issu risque d’être paralysé car il ne bénéficiera pas d’une légitimité politique et, étant transitoire, il ne pourra pas inscrire son travail dans la durée. L’idée d’avoir un chef de gouvernement technocrate était en réalité le projet de différents partis, pour mettre un terme à la mainmise des islamistes d’Ennahda sur l’administration, et dépolitiser le processus électoral. Mais comment ce gouvernement va-t-il pouvoir entamer des négociations avec les partenaires sociaux ? Comment composer et définir le périmétre d’action de la commission indépendante qui sera chargée de préparer les élections ?
Tous ces éléments ne sont pas enthousiasmants, mais en même temps, on ne peut que souligner la réussite du dialogue national qui a permis que des acteurs qui se détestent et n’ont pas le même projet pour l’avenir de la Tunisie ont accepté de se parler et de se considérer non plus comme des ennemis, mais comme des adversaires politiques. On observe depuis trois ans des signaux positifs, comme lorsqu’en 2011, le premier ministre d’alors Béji Caïd Essebsi a laissé le pouvoir aux islamistes d’Ennahda, vainqueur des élections. C’est un acte très important que celui qui incarne le Destour, l’ère Bourguiba, cinquante années d’autoritarisme et de politique répressive envers les islamistes, leur cède le pouvoir.(…)
Quels sont les défis à relever en Tunisie dans les mois à venir ?
D’un point de vue purement politique, il y a tout d’abord l’organisation d’élections avec la garantie qu’elles soient libres et non truquées et qu’elles permettent d’aboutir à un passage de témoin en douceur avec un nouveau gouvernement. Avant cela, il faut que Mehdi Jomâa compose un nouveau gouvernement de compétences qui respecte la feuille de route. Il faut qu’à terme le chaos, la violence et l’enlisement ne soient plus des modalités du jeu politique. L’autre enjeu est celui de la Constitution, dont l’adoption est en bonne voie et la mise en œuvre de la loi de justice transitionnelle qui vient d’être votée. Une des inconnues encore aujourd’hui reste le ministère de l’intérieur que personne ne contrôle et qui reste un Etat dans l’Etat.
Parmi les autres défis, le plus important est de résoudre les problèmes socio-économiques. Cela a malheureusement été mis de côté par les acteurs politiques, et c’est une des raisons pour lesquelles le fossé s’est creusé entre eux et le peuple. Il y a des enjeux clairs : trouver les moyens de financer le budget ; développer les investissements ; et entamer une politique susceptible de réduire la fracture sociale et territoriale. Il y a également le défi sécuritaire qui est à plusieurs facettes. Celle du terrorisme, complexe, avec le lien entre djihadisme et contrebande aux frontières et qui passe par un assainissement de l’économie. Et celle de la sécurité au quotidien, qui relève davantage du ressenti des Tunisiens et d’un discours, alimenté par les médias et les politiques comme en France, qui gagne des portions de plus en plus grandes de la population.
Le parti islamiste Ennahda connaît au sein de la troïka sa première expérience du pouvoir. Quel bilan tirer de leur gestion politique du pays ?
Ennahda n’a pas beaucoup de compétence en matière de gouvernement, mais les autres partis non plus. Le parti islamiste est pris dans une contradiction avec d’une part, l’exigence historique de réussir son projet d’islamisme politique et d’autre part, celle d’assurer sa survie politique face à la crainte qu’il pourrait disparaître dans les limbes de l’histoire. On a le sentiment qu’ils gèrent le gouvernement sans l’esprit de revanche qu’on pouvait attendre d’eux. Cela a été habile de sa part de ne pas rester à la tête du gouvernement, car il pouvait être désavoué par les électeurs pour sa gestion du pays et faire l’objet d’un vote-sanction. Tout laisse penser qu’Ennahda peut difficilement faire moins de 20-25% aux prochaines élections et pas plus de 40%.
Le Monde.fr | 17.12.2013
Pour lire l’intégralité de l’article: http://www.lemonde.fr/tunisie/article/2013/12/17/en-tunisie-le-projet-democratique-est-partage-par-la-plupart-des-acteurs_4335804_1466522.html?xtmc=ennahda&xtcr=1
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