
Comment raconter l’histoire de ce tunisien qui un jour a enveloppé tant bien que mal dans une grande valise pensant y emporter son monde mais en fait était en train de le quitter ? Ce « Mouaten fil kharej », immigré, zemmigri, «marocchino», tunisien de « là bas » qui un soir de décembre ou un matin de janvier 2011 se rend compte que quelque chose est en train de changer dans son pays. Un pays qu’il a quitté pour mille raisons, à la quête d’un monde meilleur où ses maux se transformeraient en rêves et ses rêves en réalité.
Un jour de janvier le temps s’est arrêté, le pays où tu vis n’est plus qu’une ombre que tu arrives à peine à percevoir, car la lumière arrive d’ailleurs, de ta petite Tunisie qui s’enflamme. Le monde irréel des réseaux sociaux devient ton quotidien et tu y découvres ce que tu n’aurais jamais, mais alors là jamais, pensé voir ni découvrir.
La révolution éclate et les cris des jeunes de ton pays arrivent à tes oreilles comme un appel immutable te rappelant les cris étouffés que tu lançais dans le silence assourdissant du plus profond de toi-même. Tu aimerais être là, parmi les tiens, pour ajouter ta voix à la leur, pour chasser le dictateur et sa dictature et casser finalement la loi du silence que tu avais emporté avec toi, dans ta fameuse valise de douleurs et d’espoirs. N’est-ce pas étrange de vivre le couvre-feu étant ailleurs ?
Une force surnaturelle te tiens à ta chaise devant ton écran d’ordinateur pour suivre instant après instant, heure après heure, tout ce qui se passait dans les rues des villages que tu connaissais parfois seulement pour les avoir entendu nommer à l’école, bien des années en arrière. Et c’est ainsi que la reconquête de ta tunisianité se construit jour après jour.
Tu ne peux t’empêcher d’appeler chez toi, ta famille, tes amis, tes connaissances, pour essayer de comprendre encore mieux ce qui se passait, pour essayer quelque part d’être là où tu n’est pas.
La fierté se dessine sur ton visage et là où tu vis tu clames haut et fort ton appartenance à ce petit peuple téméraire qui a eu le courage de casser la chaîne de fils barbelés qui lui tenait les poignées. Tu te sens libre, finalement, même si tu vivais dans un monde libre car la terreur parfois transformée en pseudo-indifférence ne t’avait jamais abandonné.
Tu te sens quelque part acteur de cette révolution, tu as encouragé les tiens à tenir bon et à ne pas lâcher le morceau, tu les avais soutenu pour continuer à se battre pour la dignité perdue, tu as eu peur pour leurs vies dans les moments les plus obscurs de la révolte et surtout tu as été là, à dire la tienne sur cette toile virtuelle qu’est facebook mais où des gens en chair et en os formaient pour la première fois dans l’histoire récente de la Tunisie une véritable communauté unie dans sa colère contre le régime.
Tes intérêts changent et tu te rends compte combien il est aujourd’hui important pour toi de faire partie de ce nouveau monde, d’en parler, d’en discuter et de t’en informer. Comme par miracle tu découvres combien de tunisiens sont comme toi, lointains mais assoiffés de Tunisie. Les jours passent portant leurs charges d’optimisme mais surtout d’incertitudes. La phase de « transition » et donc de discussion te reporte à la réalité de ton pays, celle où la crise identitaire semble presque prendre le dessus sur la crise économique. Où on découvre les faiblesses et les inquiétudes de tout un chacun, où de loin on ne sait que faire si de plus les voix qui arrivent ne sont que pessimisme quant au futur.
Le retour aux sources tant espéré et rêvé, pour voir de tes propres yeux les fruits de la révolution, pour respirer l’air de la liberté porte sa charge de désillusion. Car les mots que tu entends résonner ne sont que « rien n’a changé », « il n’y a eu aucune révolution ». Et pourtant quand tu regardes bien et tu observes ce que tu étais habitué à voir en te disant d’année en année que rien ne changera jamais en Tunisie, tu te rends compte que ce monde est en mutation.
A entendre les récits des uns et des autres, tu perçois comme beaucoup veulent bien faire et comme d’autres y résistent. Si tu fuis la ville et tu t’engages dans les petits recoins du pays tu entends la voix de ceux qui veulent marcher la tête haute et pourtant sont toujours ceux qui souffrent le plus.
Tu ressens que la Tunisie a besoin de toi, tout comme tu as besoin d’elle. Mais comment faire étant loin ? La contre-révolution sera-t-elle plus forte que toutes les volontés des tunisiens en Tunisie et de ceux qui vivent ailleurs ? Probablement elle le sera si ces volontés ne se transformeront pas en actions.
La première étant celle de recréer pour la première fois une réelle communauté tunisienne. L’Etat, ce n’est pas un ensemble de lois et d’institutions. L’Etat est tout d’abord des citoyens réunis autour d’un projet commun. Tu trouveras surement ta place cher immigré, tout comme je pense avoir trouvé la mienne. Ça me rappelle un slogan qui s’était proposé durant les mois suivants le 14 janvier qui appelait à s’engager au lieu de dégager. Le temps du « dégage » n’est pas encore révolu hélas, mais le moment de s’engager est certainement arrivé.
Moi, « je m’engage », aux côtés d’autres citoyens, tunisiens, amis, dans l’espoir de servir notre pays. Pour un moment, nous voudrions nous dédier à la construction d’un nouveau projet commun. Tout comme toi, nous sommes à l’étranger, mais pour la première fois nous ne nous sentons plus étrangers, nous nous sentons tunisiens.
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