
Le monde a connu en 2009 une crise économique qui a modifié les flux d’échanges commerciaux et financiers entre les grands blocs économique du monde. Nous continuons à vivre aujourd’hui encore les conséquences de ces modifications, qui ont certainement constitué un facteur important du déclenchement de la révolution Tunisienne par le biais des conditions économiques du pays qui en ont nettement pâti. Les données suivantes montrent les soldes courants de quelques pays pour les années 2006, 2007, 2008, 2009 et 2010. Pour la Tunisie et l’Algérie, les données s’arrêtent à 2009 :
| Solde courant (en millions de $ courants) | |||||
| Pays Déficitaires | |||||
| 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | 2010 | |
| Tunisie | -619 | -916 | -1711 | -1233 | |
| Maroc | 1411 | -122 | -4528 | -4971 | -3925 |
| Portugal | -21534 | -23516 | -31852 | -25596 | -22605 |
| Grèce | -29565 | -44587 | -51312 | -35912 | -32335 |
| Turquie | -32249 | -38434 | -41959 | -13991 | -47739 |
| Pays Excédentaires | |||||
| Algérie | 28923 | 30631 | 34440 | 402 | |
| Arabie Saoudite | 99066 | 93379 | 132313 | 20954 | 66751 |
| Allemagne | 182674 | 249095 | 228114 | 188631 | 188372 |
| Chine | 232754 | 353996 | 412363 | 261120 | 305373 |
| Japon | 170517 | 210490 | 156634 | 142194 | 195754 |
Le solde courant donne la différence entre l’argent qui sort du pays et l’argent qui rentre dans le cadre des opérations courantes. Le pays prête (ou finance) les pays étrangers si le solde courant est positif, et il emprunte de l’étranger si le solde est négatif. Les données sont de la Banque Mondiale.
Les changements pour les grands pays :
Les échanges mondiaux évoluent de façon régulière, jusqu’en 2009. Ils se caractérisaient par un déficit gigantesque des USA, une montée en puissance impressionnante de la Chine, des excédents record pour les pays pétroliers et une descente aux enfers des pays non pétroliers, à part les mastodontes technologiques habituels: Japon et Allemagne.
En 2009, tout est bouleversé par la crise économique. Les échanges commerciaux ralentissent, et avec eux les déséquilibres (déficits et excédents). Au cours de la reprise de 2010, les USA réussissent à ne pas revenir à leur niveau de déficit antérieur à la crise. L’Amérique d’Obama a réussi à s’engager dans la voie de la réduction de son déficit extérieur énorme. Une réduction de déficit quelque part implique aussi une réduction d’excédent ailleurs. Qui, parmi les pays qui exportent vers les USA, subit la réduction du déficit américain?
Le tableau montre que l’Allemagne ne parvient pas à retrouver son niveau d’excédent d’avant la crise de 2009. Pire pour la France dont la situation se remet à se dégrader dangereusement (ce qui explique certainement leur précipitation à « libérer » la Libye début 2011, ça aide pour la facture pétrolière!). Avec près de 200 milliards de $ d’excédent courant annuel, l’Allemagne reste cependant la source de financement de l’UE, et une source importante de financement des USA.
La Chine subit en 2009 une réduction gigantesque de son excédent: environ 150 milliards de $! Mais elle conserve un excédent très important: toujours n°1 mondial. Et elle reprend l’augmentation en 2010. Le plus étonnant est le Japon, qui est, comme les autres exportateurs, frappé par la réduction du déficit des USA en 2009, mais qui rebondit en 2010 à un niveau supérieur au niveau de 2008!
L’explication du rebondissement japonais, c’est que le commerce japonais vers la Chine a augmenté d’environ 20% en 2009, et autant en 2010. Ainsi le Japon récupère les marchés perdus aux USA en vendant plus en Chine.
Le Bilan de cette formidable restructuration du commerce mondial commencée en 2009, c’est: 1) Une avancée nette des USA vers l’équilibre courant, condition incontournable pour la protection de la souveraineté du pays, son rayonnement et son influence internationale. 2) Une Europe qui en subit le contrecoup de plein fouet, ce qui déstabilise moins la puissance industrielle allemande, que la vacillante économie française. 3) Une Chine qui maintient sa position de prêteur n°1 mondial, qui ne connaît pas de perturbations sociales malgré qu’elle a subi une bien plus grande réduction de marché extérieur que les autres et qui s’affirme comme l’incontournable futur centre économique du monde. 4) L’imbattable Japon qui trouve rapidement une issue en Chine à la décision américaine de freiner son déficit, décision par ailleurs salutaire non seulement pour les USA, mais aussi pour le reste du monde, car il n’y a pas de plus dangereux qu’un géant déséquilibré!
La crise Grecque et ses leçons pour la Tunisie :
Pour les petits pays: nous, Grèce…, on voit les déficits vertigineux des pays Européens de taille et de capacités économiques comparables à la notre: le Portugal et la Grèce. La raison est qu’ils ont fait l’union commerciale et monétaire avec l’UE, mais pas l’union budgétaire. En effet, le budget de l’UE reste dérisoire, de l’ordre de 1% du PIB de l’UE. Une telle suppression des frontières commerciale et monétaire doit s’accompagner de transferts budgétaires de solidarité vis-à-vis des pays mal lotis technologiquement et industriellement.
La Grèce a adopté officiellement l’Euro le 19 Juin 2000, mais elle était en fait déjà très avancée dans le processus de transfert de la souveraineté douanière et monétaire de la nation Grecque vers l’UE depuis la deuxième moitié des années 90. Les données suivantes ( Banque Mondiale) sont la meilleure preuve de l’inconsistance de la construction de l’Union Européenne pour un tel pays, construction dont le tort est de s’arrêter à mi-chemin entre un simple accord de coopération entre un groupe de pays et une réelle fédération d’Etats capable de prendre en charge les zones en difficulté:
Solde courant de la Grèce en % du PIB, de l’année 1995 à l’année 2010:
| 1995: -2% |
| 1996: -3% |
| 1997: -4% |
| 1998: nd |
| 1999: -5% |
| 2000: -8% |
| 2001: -7% |
| 2002: -7% |
| 2003: -7% |
| 2004: -6% |
| 2005: -8% |
| 2006: -11% |
| 2007: -14% |
| 2008: -15% |
| 2009: -11% |
| 2010: -11% |
Sachant que l’UE verse à la Grèce annuellement un don d’un montant de l’ordre de 2,5% du PIB Grec, il faudrait retrancher ce don au solde courant pour avoir la vraie étendue du désastre Grec. Ces dons de l’UE ont été généralement utilisés non pour accroître la production exportable, mais pour améliorer les infrastructures, comme l’aéroport d’Athènes, le métro…travaux accordés à des entreprises des pays donateurs, de sorte que l’argent sert plus à diminuer le chômage des pays donateurs qu’à améliorer la capacité productive des Grecs.
De telles infrastructures sont des infrastructures de consommation, et non de production. Elles élèvent le « standing » du pays, mais n’améliorent pas sa capacité productive. Les pays asiatiques qui ont réussi leur intégration à l’économie mondiale, ont engagé de tels travaux après avoir bâti une bonne capacité productive, pas avant.
Si on veut que notre révolution ne se transforme pas en débâcle humiliante à la Grecque, ce qui serait pire car nous ne bénéficierons pas alors d’autant d’aide Européenne et nos chômeurs ne pourront pas partir travailler en Europe comme le font les Grecs, les enseignements à tirer de la crise Grecque sont:
1- Pas de renonciation inconsidérée à la souveraineté douanière ou monétaire. Ce qui ne veut pas dire repli sur soi, mais attitude calculée vis-à-vis des IDE et des importations. Les évolutions retracées plus haut montrent que même les superpuissants USA gèrent leur commerce extérieur! Ils font cette gestion de manière discrète, sans édicter des lois et sans faire de grands débats, mais grâce à une coopération informelle des importateurs avec les politiciens. Prenons exemple sur eux !
2- Autant que possible, pas d’utilisation de fonds étrangers dans des dépenses de standing. Nous pouvons le faire avec nos propres ressources si nous sommes solidaires. Encore une fois, prenons exemple sur les USA, dont les milieux d’affaire ont appelé le gouvernement à augmenter leurs taxes pour éviter à leur pays l’aggravation de la dette !
Souvent l’exemple Turc est cité. La Turquie est aussi assez gravement déficitaire, dans l’absolu plus que la Grèce, mais relativement à son PIB, son déficit est environ de 5%, alors que pour la Grèce, c’est plus que 10%. Un tel niveau de déficit présuppose un accès à des sources de financement généreuses. Ce n’est pas une certitude que nous aurons un tel accès car la Turquie a une position bien plus stratégique tant pour les USA que pour la Chine et la Russie. Elle est utilisée par exemple par les USA pour influencer les Musulmans de Russie et de Chine. Ce qui peut expliquer les facilités d’exportation et de financement.
Il est très probable, en raison des corrections à apporter à notre économie (prise en charge des régions défavorisées…), de la montée en puissance de nos IDE nocifs (cimenteries, téléphonie, pétrole…) et des possibles difficultés de reprise du tourisme, que le déficit courant de la Tunisie devra atteindre 5% pour les deux prochaines années, alors qu’il se situe en moyenne historique autour de 2% du PIB. Il est donc nécessaire d’en prévoir le financement, préférablement auprès de pays excédentaires pour éviter les pressions des financements trop conditionnels et trop pénalisants. Exemple: Japon, Chine et Russie.
Pourquoi aussi ne pas penser à l’Algérie qui, en période de cherté du pétrole, enregistre plus de 30 milliards de $ d’excédent courant. Nous n’avons pas besoin de son argent, mais plutôt de son marché. Il suffirait qu’ils nous achètent pour 10 milliards de $ de marchandises et de tourisme pour que tous nos problèmes soient réglés: déficit et chômage. Et ils resteraient largement excédentaires: 20 milliards de $! L’intérêt pour nous est évident. Pour eux, leur intérêt est de gagner de l’influence sur les affaires Tunisiennes, par le biais de l’influence qu’ils ne manqueraient pas d’avoir sur nos milieux d’affaires. Une telle interdépendance serait bénéfique pour les deux pays. Il faudrait réellement dépasser nos différends politiques et nous entendre de façon pragmatique.
Enfin une proposition pour l’épineux problème des IDE nocifs (les IDE on-shore): pourquoi ne pas suggérer gentiment à leurs propriétaires, qui ont autant intérêt que nous à voir notre révolution réussir, de réinvestir leurs profits dans des industries exportatrices afin d’exporter leurs profits sous forme de marchandises au lieu de saigner nos ressources limitées en devises dures? On améliorerait en même temps nos paiements extérieurs et l’emploi.
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