
Il est des cris dont le retentissement est plus révélateur que les plus émouvants discours. Cette lettre est un grand cri de cœur! Derrière chaque mot,
à la moindre virgule, entre les lignes, un cœur tunisien bat et se débat. Un écrivain disait « on ne voit bien qu’avec le cœur.
L’essentiel est invisible pour les yeux ». Et c’est justement avec « mes tripes » que j’écris, vous écris, chaque mot s’arrachant en moi tel un sanglot, je veux croire que je retranscris, dans ces quelques mots poignants, des souhaits tus ou prononcés, de part et d’autre. Je joins seulement ma voix à ceux, malgré tout nombreux, qui conçoivent autrement l’avenir de notre cher pays et qui cultivent une tout autre idée de son identité, de son avenir, de son rang et de son exemple.
Je suis enfant de la Tunisie profonde, enfant des steppes, des agrumes, des dattes, des céréales et des oliviers, je suis l’enfant incestueux de parents, par trop exclusifs et bouleversants, à savoir, la terre tunisienne et le peuple tunisien. J’ai saigné, de mon vivant, pour la fierté de mes parents et pour en être digne, ruisselant de sueur et de larmes pour me frayer un chemin vers une vie décente.
Dès les premières étincelles, j’étais à la rue, scandant l’hymne national et les cris de révolte, quand la mère patrie, toujours nourricière et féconde, a appelé ses filles et fils à son secours. Sans mentors ni logistiques, j’ai repris, comme d’autres, les chants pathétiques de la Tunisie d’en bas, j’ai hurlé, haut et fort, « Dégage ! Dégage ! », vomissant jusqu’à l’étourdissement le régime, son maître et ses hommes de main ou de paille.
Comme d’autres martyrs, j’ai reçu une balle mortelle tirée par un frère tunisien, lâche ou complice, ou les deux à la fois, je n’ai pas vu mon meurtrier et heureusement, à certains égards, car les assassins sont comme les charognards, ils ne se nourrissent que de leur veulerie.
J’ai sacrifié ma vie et arrosé de mon sang le terroir, convaincu que là où je tombe le soleil se lèvera et qu’un autre jour, certainement moins sombre, lavera la Tunisie de ses souillures et livrera le peuple de ses boulets. Comme d’autres, j’ai payé mon tribut, consentant et ravi, pour séduire encore une fois, la dernière fois somme toute, cette belle femme, la Tunisie, orgueilleuse et réticente, et dont nous partageons la passion, chacun à sa manière.
L’amour qui m’a mu m’a achevé. Ma passion et mon rêve m’ont pris par la main et m’ont guidé jusqu’au champ d’honneur ! Un philosophe écrivait « Il n’est de grand amour qu’à l’ombre d’un grand rêve ». Ceci résume cela. Et je reste convaincu que quelque part le rêve est également une autre forme de combat !
J’ai contribué de ma pierre pour paver ce long chemin vers la liberté, pour que l’histoire ait un autre sens, l’avenir un tout autre souffle, persuadé que, la voie étant balisée, on saura mener l’œuvre à bon port et rompre définitivement avec un passé par trop oppressif et non moins douloureux.
Malheureusement, quatre mois après, je découvre, non sans amertume, que le chemin, que je croyais pourtant suffisamment défraîchi, s’est avéré nettement tortueux et torturant, et que les pesanteurs du passé et les hommes d’ombre sont encore bien présents pour le pervertir sinon le détourner. Trop de braillements, de manipulations, de manoeuvres et de dérapages notamment de ceux qui ont pris le relais, ceux-là mêmes qui vocifèrent, à longueur de journée, leur foi en la révolution et leur engagement à la protéger. On dirait un grand gâteau dont on s’arrache les morceaux, particulièrement la cerise.
Je ne peux admettre que j’ai donné ma vie, non pour la dignité, mais pour un noyau de dignitaires, non pour couper avec le pain noir, mais pour le partage d’une offrande. Quelque part, je me sens trahi. On disait que « la révolution mange ses enfants », dans le cas de figure, il semble que la révolution tunisienne soit bouffée par ses enfants !
Pénible constat :
– Des partis, sans programme sociopolitique ni enracinement populaire, qui s’entredéchirent, qui braillent beaucoup plus qu’ils n’agissent.
– un paysage audio-visuel encore empêtré dans ses réflexes d’instrumentalisation et ses vieux démons. Les supports médiatiques foisonnent mais on s’entête à passer à coté.
– On tente de se partager le cadavre du tristement célèbre RCD dont tout un chacun a honni jusqu’à le nom et revendiqué la dissolution, en multipliant les offensives de charme à l’égard des hommes, apparatchiks ou caciques ou tauliers de l’ancien régime, de sinistre mémoire. Une démarche digne d’une hyène qui, c’est connu, a une courte vue et agit dans l’obscurité.
– dépérissement de l’ordre tant social que moral, une déconfiture à plate couture. Comme si l’échelle des valeurs est incompatible avec l’effervescence révolutionnaire.
– une logique de vendetta qui imprègne les idées et les positions, contrairement non seulement à la personnalité de la Tunisie et à sa culture mais aux revendications premières de la révolution,
– une centrale syndicale, pourtant grand phare de la Tunisie moderne, qui se dit garante de la révolution mais qui prend en otage tout un pays, des acquis majeurs, arrachés de haute lutte, qui sont remis en cause.
– un peuple plus angoissé que naguère qui ne voit pas le bout du tunnel. On le traite au mieux comme un bétail électoral, au pire comme de la chair à canon. Et d’aucuns ont le culot de déplorer « la majorité silencieuse » ou de semer les germes de la discorde au sein de la même population, pourtant homogène et modérée, opposant les manifestants de la « Kasbah » à ceux de « La Coupole ».
– résurgence des rivalités et clivages d’ordre infranational aussi bien régional que tribal qu’on croyait définitivement révolus.
– un contexte de sécurité truffé de bombes à retardement où la délinquance, la criminalité et la gabegie rivalisent de voies de fait, de larcins et de braquages, sans compter le climat de terreur que le banditisme, grand et petit, fait ramper dans les ruelles et les quartiers,
– une force armée, réputée pour sa vocation au service exclusif de la République et de la constitution, et dont la révolution tunisienne lui doit, entre autres, son aboutissement, fait l’objet aujourd’hui de velléités de déstabilisation, voire de dénigrement,
– une justice qui cafouille minée par ses contradictions internes et des débordements contre-nature, des juges et avocats qui, au nom d’un mandat auto-attribué de premiers défenseurs de la révolution, outrepassent leur champ de compétence et , par là, défigurent le principe d’indépendance tant revendiqué suite à leur ambiguë démarche de sur-politiser leurs fonctions, trahissant une propension à conditionner l’évolution de la vie politique à leur oukase et à faire le lit de la « République des juges ».
– une économie au bord de la faillite, en mesure de précipiter la banqueroute, sans prendre conscience de la gravité d’une telle « démission » et son impact adverse sur la Tunisie.
– un taux de chômage en nette hausse malgré l’intérêt central dont l’emploi fait l’objet au sein de la société politique et civile tunisienne,
– un gouvernement débordé par les dossiers et largué par les partenaires politiques, qui croupit sous le poids des urgences et des requêtes.
Bref, un pays à la dérive, c’est le règne des paradoxes et des contradictions ! On dirait que la révolution, sans rompre totalement avec le passé, a remis en surface, non le meilleur de nous autres tunisiens, comme il en est question en pareil contexte, mais le moins bon, pour ne pas dire le pire.
L’impératif de s’adapter pleinement et non moins collectivement au nouvel environnement national, d’en valoriser les propriétés et les symboles et d’en capitaliser les énormes dividendes, réelles ou potentielles, est pris à contre-pied par le chaos, la course au leadership et le réflexe partisan, clanique ou corporatif.
Chacun met en avant sinon impose sa propre grille de lecture et dresse sa propre « feuille de route ». Il y en plein alors que le bon sens et la foi en un avenir commun commandent d’en convenir d’une seule dans un esprit de consensus et pour l’intérêt suprême de la Tunisie.
Malheureusement le tableau est inversé : On desserre les rangs, on opère par ordre dispersé alors que la situation exige une communauté d’approche et d’action de toutes les parties prenantes. Aucune construction nationale n’est envisageable dans le rejet, la fragmentation et l’adversité disproportionnée.
Tous les tunisiens, sans exception aucune, quelles qu’en soient la catégorie sociale, la filiation régionale, l’obédience idéologique ou la couleur politique, sont investis, conjointement, d’un destin national inclusif, contrairement aux discours qu’on tient actuellement où le message est trop brouillé par le tribalisme, voire le cannibalisme politique et l’enjeu particulièrement partisan. Une attitude extrémiste, de part et d’autre, traduisant forcément un état d’ignorance réciproque et une incapacité à découvrir et accepter le rival tel qu’il est et non tel qu’on veut qu’il soit. Aucun dialogue n’est possible entre des camps retranchés dans leurs certitudes et leurs a-priori. C’est la Tunisie qui en pâtira !
Il est inadmissible qu’historiquement terre de rencontre, d’ouverture et de pondération, la Tunisie post-révolutionnaire sombre dans le repli sur soi, le cloisonnement, la radicalisation et la désaffection. Plus que jamais, la Tunisie a besoin de se retrouver, de se réconcilier avec elle-même, de se reconstruire et de rassembler tous ses enfants autour d’un seul mot d’ordre, un seul objectif, un seul programme. Le délabrement observé aujourd’hui, à différents niveaux, n’honore personne, outre qu’il handicape, voire hypothèque lourdement le processus transitoire.
Ceci dit, nos hommes politiques ne semblent pas avoir dépassé la phase des bonnes intentions et des discours de circonstances, manifestement incapables de faire accéder le débat à un palier opérationnel tangible. N’y aurait-il pas un décalage entre le sommet et la base, à savoir, entre une élite tunisienne de plus en plus imperméable au compromis, pourtant salutaire, et une population perdant confiance et patience, inconsciemment empêtrée dans une posture de suspicion et d’expectative.
Quelque part, et sans s’en rendre compte, chacun participe, dans une certaine mesure et à des nuances près, à la contre-révolution. Je n’ai pas sacrifié ma jeunesse pour voir mon pays finir sur ce sombre tableau, loin s’en faut. J’aurais aimé reposer en paix, rassuré sur le devenir de mon pays et son processus de transition démocratique. Non ! Il faut qu’à chaque instant, je me retourne dans ma tombe, implorant mes grands dieux et mes braves concitoyens de sauver la mère patrie !
Voilà, j’arrive au bout de ma lettre, mais pas au bout de mes illusions. Veuillez excuser mes écarts, si jamais cette lettre en comporte, vous savez bien que les passionnés sont des grands enfants souvent maladroits ! On ne le dirait jamais assez : « qui aime bien, châtie bien »
Enfin, je ne peux conclure sans hurler de toutes mes forces:
Tunisiens de tour bord ! Respectez vos martyrs, anciens et nouveaux. Notre sang n’est pas encore asséché pour nous oublier et occulter les objectifs de la révolution derrière d’obscurs intérêts particuliers ou partisans ou derrière quelques agendas dissimulés ou desseins fourbes. Nous méritons un tout autre égard, du moins je nourris la faiblesse de le présumer !
Vive la Tunisie libre !
Par Jalel Snoussi
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