
Nonobstant les motivations idéologiques de la loi d’immunisation de la révolution, c’est sa portée politicienne, son timing, son utilité et ses conséquences sur des personnalités du pouvoir actuel qui provoquent des interrogations justifiées.
Deux réflexions s’imposent pour comprendre et saisir les subtilités de cette loi. La première réflexion est en amont de cette loi. Incriminer, condamner et sanctionner collectivement toute filiation avec l’ancien régime et toute collaboration directe ou indirecte avec lui conduiraient à éliminer une grande partie de la classe politique tunisienne actuelle.
Des ministres, des élus et des responsables actuels, toutes tendances confondues, ont à un moment de leur parcours politique collaboré avec Ben Ali depuis son accession au pouvoir en 1987.
Les adhésions à l’ancien parti, les lettres de soutien et de sollicitude au président déchu, la participation active à des forums et séminaires du RCD entacheraient le statut militant et révolutionnaires de la plupart des instigateurs de cette loi.
La seconde réflexion concerne l’inscription de cette loi dans la dimension légaliste et de constitutionnalité. La sanction ne peut être qu’individuelle et seul le peuple a autorité de se prémunir et de barrer la route aux corrompus, aux voleurs, aux nostalgiques et aux apparentés RCD par le biais de la sanction suprême : le vote et les urnes.
Dans cette période de construction démocratique, d’apprentissage de la tolérance, d’acceptation de l’autre, d’ancrage identitaire et d’affirmation patriotique, les deux réflexions se rejoignent à plusieurs titres: condamner et sanctionner collectivement la filiation ou la collaboration directe et indirecte à l’ancien régime conduirait à exclure une partie de la population tunisienne de toute vie politique, ôter au peuple souverain le droit inaliénable de sanctionner par les urnes et le vote des hommes et femmes politiques coupables de connivence douteuse, installer la délation comme règle, diviser la société tunisienne , confirmer la faillite politique en faisant de l’exclusion un enjeu politique comme l’a fait l’ancien régime avec les islamistes, la gauche , les progressistes, les nationalistes, …..
La dimension séparatiste de cette loi compromettrait aussi la construction sociale de la Tunisie post-révolution. Ayant souffert de l’exclusion et de la persécution sous l’ancien régime, la classe politique actuelle ne pourrait entreprendre d’adopter la même idéologie d’exclusion de ses adversaires si elle veut donner une lecture pédagogique de son exercice du pouvoir de façon démocratique et constructive.
La vertu pédagogique permettra d’affirmer que le peuple qui s’est révolté contre l’ancien régime attend des réalisations et des réponses à ses préoccupations.
La nouvelle classe politique a un droit d’inventaire sur les attentes de ce peuple se rapportant à la crise, au chômage, au développement, à la cherté de la vie, à la violence, à la sécurité et au terrorisme.
Le peuple veut écrire sa propre histoire sur fond de prospérité, de développement, de dignité et de bien-être collectif.
L’approche simpliste de cette loi ne résout que les problèmes idéologiques de nos politiciens sans qu’elle apporte les solutions aux problèmes pour lesquels le peuple s’est révolté.
Une approche perverse qui transforme les supposés bourreaux d’hier en victimes d’aujourd’hui, qui confine et détermine le niveau du seuil d’acceptabilité et de connivence avec l’ancien régime, qui marque du sceau de la délation l’honneur et la dignité de milliers de gens honnêtes et intègres, qui souille la mémoire de centaines de martyrs qui ont payé de leurs vies pour une Tunisie aimante, prospère et tolérante et qui substitue la volonté politique à la volonté populaire et à la justice le droit de décider qui est coupable et quelle sanction lui infliger.
Jalel JEDDI
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