
J’ai sauté dans la dernière place vide d’un taxi collectif qui s’arrête partout pour prendre ou faire descendre des voyageurs. Je me rends à « Un café avec un écrivain », une rencontre avec des écrivains tunisiens dans un café notoire du centre-ville.
J’emprunte rarement le transport commun. Je possède même une voiture personnelle. Mais outre la praticité de ce transport- compte tenu de ma destination- j’éprouve de temps en temps le besoin de côtoyer la foule et de me déambuler dans les rues encombrées du centre-ville.
Nous étions huit personnes que ce bout de ferraille vient de rassembler notre existence un moment avant de nous larguer chacun à son sort. Nous entendons ces airs exclusivement écoutés par les chauffeurs de ce transport et fredonnés par ses habitués.
Je regarde mes compagnons et j’essaye de déduire d’où ils viennent et où ils se rendent, leurs attaches et leurs amarres. J’aime imaginer des histoires à la lumière des visages et des regards.
Le temps ne cesse de m’armer pour y déceler une multitude de choses. Je défie quiconque que l’un d’entre eux connait, ne serait-ce, un écrivain tunisien ou l’un de ses écrits. Je me rends compte, que moi-même, j’en connais quelques noms sans plus. J’espérais justement à travers cet évènement découvrir et ces écrivains et leurs productions, histoire de renouer avec une vieille passion, la lecture.
Les taxis arrivant du sud de la capitale déversent à la place Barcelone, terminus de leur itinéraire les passagers. Ces derniers se mêlent avec ceux de la grande gare ferroviaire et ceux de la grande station du métro léger. Les différents voyageurs se joignent à la foule massive de cette place grouillante où ils sont accueillis par une multitude de marchandises étalées par terre. On trouve de tout, des accessoires pour femmes, des jouets pour enfants, des chaussures, des vêtements neufs et d’occasion……. Cette place achalandée, est convoitée par les vendeurs ambulants, des jeunes fraichement débarqués à la capitale.
Presque tous les trottoirs sont colonisés par ces nouveaux « commerçants » sous le regard désormais impuissant des autorités et celui des propriétaires des boutiques. Cette pratique a même acquis une sorte de sainteté qui empêche les autorités de s’en approcher depuis que le fameux Bouazizi s’est immolé suite à leur intervention. Tous les jours, les vendeurs s’arrachent les lieux les mieux situés. Certains, les plus anciens, sont allés jusqu’à construire leurs propres kiosques.
Je me suis frayé un chemin entre ces différents étals par terre et les emballages perdus éparpillés dans tous les sens, en songeant à la métamorphose du lieu. Cette place, espace de jeux de mon enfance, était un beau jardin public. Des fontaines dans leur vaste bassin ornaient la place entourée d’une flore verdoyante qui faisait régner une sérénité à tous les promeneurs assis sur les bancs publics tout autour.
Pour atteindre l’avenue Habib Bourguiba, j’ai dû prendre la rue Gamal Abdennasser. Même paysage des étals partout sur les trottoirs « freinés » par l’ambassade de France entourée par les fils barbelés.
En avançant, j’ai constaté une inhabituelle effervescence, des jeunes courent dans tous les sens portant, sur leurs dos, la marchandise nouée dans la toile présentoir. La police municipale vient de faire une rafle. Dès qu’ils sont alertés par son arrivée, ils se précipitent de fuir les lieux parfois avant même d’encaisser leur argent auprès des clients de peur de voir leur marchandise saisie.
En courant, un de ces jeunes dit à un autre, restant sur les lieux : « s’il te plait récupère l’argent auprès de la femme si jamais elle revient pour régler son achat ». Les vendeurs se cachent un moment dans les immeubles à proximité, ils en ressortent se réapproprier les trottoirs dès que la police se retire.
L’avenue Habib Bourguiba est presque la seule rue épargnée de ce spectacle malgré ses vastes trottoirs et sa forte fréquentation. Considérée comme la vitrine de la ville, les autorités y concentrent leur énergie pour la préserver de cette anarchie qui envahit la quasi-totalité des rues. Le café alloué à l’événement, se situe au milieu de cette avenue. Plusieurs écrivains étaient présents. Je connaissais de vue quelques-uns. À la terrasse en hauteur, on a consacré une table à chaque auteur sur laquelle il expose une pile de ses livres. Tout autour, plusieurs personnes sont en train de feuilleter les livres et d’échanger avec leurs auteurs. L’image m’a rappelé ces différentes marchandises étalées par terre le long de mon chemin et les passants qui la négocient.
Je me suis assise dans la première chaise vacante pour me retrouver face à Mme Selma Mabrouk dont le nom est inscrit sur la pancarte posée sur la table. Une dame élégante qui m’a accueillie, souriante, avant de me commander un pot. Je l’ai remerciée en prenant, par un geste de courtoisie, le premier livre qui m’est tombé sous la main. J’ai parcouru en diagonale « Blés de Dougga » pendant que la dame me parlait fièrement de ses différentes publications.
J’avais peur qu’elle ne me demande si j’avais lu l’un de ses écrits. Je ne sais pas si elle ne l’a pas fait pour ne pas m’importuner ou parce qu’elle est trop préoccupée à exposer son offre. J’avoue que je n’arrivais pas à l’écouter. Les images de tous ces jeunes avec leurs marchandises sur leurs dos monopolisent mes pensées. Je me demandais si elle en a connaissance, si ces images suscitent ses réflexions, si ce jeu de cache-cache entre ces jeunes et la police pouvait inspirer sa plume.
Mais elle m’a semblé ignorer tout sur eux ; leur activité, leur moyen de transport, les airs musicaux qui répondent à leurs goûts. J’ai senti qu’elle est enveloppée dans une sorte de cocon qui l’empêche de voir ou de décrire ce monde. Tous ces auteurs présents m’avaient semblé coupés du peuple. Je me demande où ils puisent l’encre de leurs plumes, à qui étaient destinés leurs écrits, si leur marchandise trouvait preneurs.
Pourtant, le peuple n’est pas si loin, il est accessible de la terrasse du café. Si l’avenue est interdite aux vendeurs ambulants, elle grouille de visages qui portent leur galère. Ils continuent à parler leur dialecte rural comme pour rappeler leur chemin avant de débarquer à la capitale. Mais ces auteurs les regardent sans vraiment les voir. L’une d’entre eux a dit « je n’ai pas mis le pied au centre ville depuis l’assassinat de Chokri ».
Moi-même je n’étais pas une lectrice potentielle de ces livres. Je voulais confier à mon interlocutrice mon abandon de la lecture, les raisons de cet abandon. Mais j’ai estimé que c’est à elle de le déceler et d’en déduire les raisons. Je n’ai pas encore lu le livre que Mme Selma m’a offerte. Je n’ai pas abandonné la lecture pour autant. Je suis en train de lire ces milliers d’histoires sur tous ces visages parlants en attendant de les retrouver dans un livre qui décrit la mocheté de la réalité avec la subtilité des mots des écrivains. N’était-ce pas ça le rôle présumé d’un écrivain.
Pour rentrer, j’ai dû prendre un taxi individuel cette fois. Je suis incapable d’affronter d’autres images de cette cuisante réalité et réaliser une fois de plus mon impuissance à changer le cours des choses.
MLAOUHIA Hosnia
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