
Jouissant d’une aura, qui ne cesse d’aller crescendo, et d’une bonne réputation auprès des Tunisiens, Kais Saied est désormais une personnalité incontournable sur la scène politique. Toujours sollicité à chaque fois qu’une importante décision politique est prise, le juriste a toujours son mot à dire.
Pour analyser et commenter les dernières actualités politiques survenues ces derniers jours, espace manager a rencontré pour vous, Kais Saied, Professeur de droit constitutionnel.
Au menu, figurent deux thèmes principaux comme le fameux dialogue national, et le brouillon de la constitution et l’ANC. Mais, M. Said nous a donné également son avis sur le livre noir du Président Marzouki et d’autres sujets à caractère personne!.
En tant que Professeur de Droit constitutionnel, pensez-vous que le brouillon de la Constitution et l’ANC puissent garantir une réelle liberté d’expression ?
Je crois malheureusement que la réponse ne peut être que négative. C’est non. Parce que tout simplement, on ne peut pas faire une nouvelle Constitution avec la même pensée classique. Le texte de la Constitution est avant tout un esprit… Parce qu’on considère la Constitution comme un instrument de légitimation du pouvoir, comme un instrument au service du gouvernement.
C’est ça le problème actuellement en Tunisie. On ne fait pas de constitution, on tente seulement de construire un texte par lequel on gouvernera. Alors que l’esprit de la vraie Constitution est tout à fait le contraire.
Le texte de la Constitution devrait être perçu comme un instrument de liberté, un instrument de la démocratie, un instrument au service des gouvernés et non des gouvernants. Même l’organisation du pouvoir devrait être faite dans ce sens, dans cet esprit.
Aujourd’hui, si l’Assemblée Nationale Constituante semble s’attarder sur ce texte ou ne semble pas pouvoir trouver le bon choix c’est parce que, tout simplement ceux qui écrivent ce texte le considèrent comme un moyen pour gouverner…
Donc, selon vous, l’important n’est pas la loi en elle-même ?
Justement, le plus important c’est l’esprit ; qu’est ce qu’on peut faire avec le texte de la Constitution? D’ailleurs, le problème de la répartition des compétences entre le chef de l’Etat et le chef du gouvernement prouve que le texte de la Constitution demeure encore une fois
comme un texte « fait sur mesure » alors qu’un texte constitutionnel doit être général et abstrait. Il doit être la base sur laquelle tout sera bâti. Ici, tout a été faussé dès le départ. Je crois qu’on est en train de rater une occasion en or, une occasion historique que le peuple tunisien a offerte à tous ces partis politiques, ces pseudo-forces politiques.
Donc, l’ANC et le brouillon de la Constitution ne représentent pas cet esprit ?
Tout à fait. Je l’ai dit et je le dirai toujours, la véritable Constitution est celle qui a été écrite sur les murs par les jeunes tunisiens, aux mois de décembre 2010 et janvier 2011.
Mais comment peut-on y arriver sans avoir recours à un statut juridique, une direction, une classe politique ?
Il faut un statut juridique, une base légale, une assemblée nationale… mais les moyens qui ont été utilisés et les choix qui ont été faits lors de la première période transitoire, surtout le mode de scrutin choisi, a été à l’origine de cette discorde, de ce paysage politique actuel.
Les partis politiques actuellement présents sont pratiquement le fruit de cette vague révolutionnaire. Ces partis n’ont pas été à l’origine de ce mouvement spontané. Faut-il rappeler que les jeunes tunisiens avaient leurs propres projets, leurs propres revendications.
Or malheureusement dès la fin de janvier 2011, on a commencé à poser des problèmes qui n’ont pas été posés par la grande majorité du peuple tunisien (la laïcité, la question de l’égalité entre les deux sexes…)
Donc la priorité sera le volet économique?
Oui, et le social aussi. Mais la première priorité pour moi c’est de permettre à ces jeunes de choisir une nouvelle classe politique capable réellement de répondre à leurs revendications, à leurs espérances, à leurs demandes qui sont des demandes légitimes. Car, il est clair qu’on ne peut pas leur apporter des solutions avec des moyens et des choix qui sont devenus aujourd’hui caducs et désuets et ne répondent plus aux espérances du peuple tunisien.
C’est pourquoi j’insiste encore une fois sur la démocratie locale, c’est l’avenir de la démocratie… non pas seulement en Tunisie mais partout dans le monde. L’enjeu n’est pas seulement de permettre aux peuples de choisir son gouverneur mais aussi de le contrôler, de retirer le mandat en cours de route s’il ne traduit pas vraiment leurs demandes.
La démocratie locale ?
C’est le fait de faire des élections qui partent du local vers le national, de la base vers le centre. On créera des conseils locaux dans chaque délégation (nous avons 264). Ces conseils locaux dans chaque gouvernorat émaneront des conseils régionaux, pour avoir ensuite un conseil national qui devrait organiser des élections dans un délai qui ne dépasse pas les 60 jours. C’est par cette structure qu’on donnera au peuple tunisien les moyens pour s’exprimer.
Mais, cela ne pourrait pas remettre en question l’unité de l’Etat ?
Bien sur que non, la démocratie locale c’est la véritable démocratie et il faut voir les expériences réussies dans le monde. C’est du local qu’on peut bâtir une véritable démocratie. Il faut voir également le processus qui a été déclenché de l’intérieur du pays et non pas du centre. Mais aujourd’hui, le centre se considère comme le centre unique de la décision, c’est ce qui explique en grande partie la rupture qui existe entre la majorité des Tunisiens et cette pseudo classe politique.
Depuis plus de 3 mois maintenant, la Tunisie passe par une période critique ; blocage politique, crise identitaire et sociale et un dialogue national qui a trop duré… le plus inquiétant dans tous ça, c’est l’incapacité de nos politiques…
Tout cela est dû au choix qui a été fait lors de la première période de transition ; il est dû à une bataille, à un conflit rangé pour le pouvoir : ceux qui sont au pouvoir ne cherchent pas à le laisser et ceux qui ont perdu les élections souhaitent prendre le pouvoir…
C’est une crise politique due à ces choix qui ont été dès le départ en dehors de l’histoire, en dehors d’une lecture réelle de ce qui s’est vraiment passé en Tunisie. Cette crise s’aggrave tous les jours… et le problème demeure toujours cette obsession du pouvoir…
Mais, qui en porte la responsabilité ?
Ceux qui gouvernent assument plus de responsabilité que l’opposition… mais même l’opposition a sa part importante de responsabilité dans ce qui se passe car elle n’a pas été constructive. On ne voit que des contestations, on ne voit que des slogans dans le but de ruiner ceux qui sont censés être élus et le faire sortir du pouvoir.
Ce qui se passe entre les divers courants politiques me rappelle les discours, il y a une trentaine d’années, dans les campus universitaires en Tunisie. C’est pratiquement le même discours, le même système, les mêmes méthodes. Il est clair que nos politiques n’arrivent pas à se débarrasser de l’histoire presque ancienne.
Et donc, la solution ?
En premier lieu, L’ANC doit assumer pleinement sa responsabilité dans l’échec. Il faut qu’elle organise une nouvelle fois les pouvoirs publics d’une manière provisoire, et ce, avant de s’auto-dissoudre. Car, l’Etat tunisien doit continuer, car l’Etat tunisien est au-dessus de toutes ces forces politiques.
À court terme… Pensez-vous que nos politiques puissent, dans les prochains jours trouver un consensus autour du nom de cet « oiseau rare » ?
D’ailleurs tout le problème est faussé par la quête de cet oiseau rare…En fait, l’importance ce n’est pas le choix de cette personne mais il faut penser plutôt au projet, à un programme. La question est de savoir que ferait cette personnalité en un laps de temps très réduit.Le problème n’est pas donc dans la rareté des prétendants mais plutôt dans la méthodologie. Les partis participant au dialogue national, au lieu de chercher un projet, cherchent la personne en qui ils peuvent faire confiance. C’est ça le non dit, en quelque sorte dans ce dialogue…
Soyez plus direct !
Tous les partis participant à ce dialogue assument la responsabilité. C’est un problème de confiance. La règle est claire : je n’accepte pas ce candidat car tout simplement il est votre candidat ou il est proche de vous. Les règles ont changé, le plus important dans le choix du candidat n’est pas sa compétence, sa neutralité et son programme, mais sa position par rapport à nous et nos opposants !
Les Tunisiens vous prennent comme « le Chuck-Norris » de la politique… Certains comptent sur vous pour ramener de l’ordre dans le paysage politique tunisien ?
C’est l’occasion d’affirmer que Kais Saied n’a pas d’ambition personnelle. Pour moi le pouvoir ne m’attire pas. Mais si un jour je serais appelé à le faire, ce sera par sens de devoir envers ma patrie, envers le peuple tunisien…
Et pourtant votre nom avait été cité au cours de ce fameux dialogue national…Pour le poste de chef du gouvernent ?
Oui, mon nom a été cité mais à mon insu. J’ai accepté mais à condition… (Pour clore cette deuxième période transitoire, il nous faut de la justice transitionnelle).
Selon moi il faut ouvrir tous les dossiers avant de parler d’élections. Car, il faut voir le cours des événements, les Tunisiens ont certes besoin d’une nouvelle constitution, mais ils ont aussi besoin de connaitre les réalités. Mais, tout simplement on s’est trempé d’adresse, de choix.
Le livre noir de Marzouki continue de déchaîner les passions, en tant que Professeur de droit, pensez-vous que le président a transgressé la loi et dépassé ses prérogatives?
Bien sûr que oui. Il s’agit des archives de l’Etat tunisien. Ces archives sont régies par un texte et font partie du domaine public de l’Etat, on ne peut en aucune sorte divulguer ces archives. Ça appartient à l’Etat.
Mais le problème n’est pas dans le texte en lui-même. En fait, l’ANC qui s’est engagée à adopter un texte sur la justice transitionnelle ne l’a pas fait. Ce qui explique la situation actuelle en Tunisie. C’est vrai, on peut poser ce problème d’un point de vue légal. Voilà, ces archives appartiennent à l’Etat. Toutefois, on ne peut accéder à ces archives que sous certaines conditions et après des délais suivant la catégorie de ces archives prévues par la loi.
Donc, je le répète, tout le problème est au niveau de la gestion de cette période transitoire, car l’ANC n’a pas adopté un texte relatif à la justice transitionnelle.
Bien que vous ayez dit que vous n’avez pas de compte Facebook, de nombreux comptes continuent à porter votre nom !
Oui, je n’ai pas un compte facebook, d’ailleurs je ne sais même pas comment y accéder. C’est, vrai il y a des pages qui sont qualifiées d’officiel et qui portent mon nom. C’est une occasion que vous me donniez aujourd’hui, pour réaffirmer clairement : je n’ai pas de compte facebook.
Votre mot de la fin ?
Le peuple tunisien aura certainement les moyens pour reprendre sa souveraineté. Mais malheureusement, je ne me sens pas optimiste parce qu’il y a beaucoup d’interrogations. Il y a cette lutte acharnée pour le pouvoir, une lutte de vie ou de mort pour certains qu’ils soient de la Troïka ou de l’opposition. Et c’est toujours le peuple tunisien qui paye le prix fort… Mais la Tunisie saura comment sortir de cette crise pour bâtir une réelle démocratie…
Interview réalisée par Cheker Berhima
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