
C’est la fin des examens scolaires nationaux, le procès à sensation de Ben Ali commence : Laissons la justice prendre son cours !
Ce procès, du moins théâtral, serait notre distraction pendant la saison estivale, et comme à l’accoutumée, les débats télévisées rempliraient nos chaudes nuits d’été.
Mais n’oublions pas l’essentiel, il est bien temps de nous occuper de sujets sérieux, pensons au futur de nos enfants et du système éducatif national en décadence continue.
En effet, durant la dernière décennie, une myriade de projets, visant l’amélioration de la qualité de l’enseignement, ont étés menés, non à bon port hélas, dont je mets en exergue quelques uns :
Les Apprentissages Optionnels : Echec cuisant suite à la résistance acharnée des syndicats, pour ne pas avoir étés associés ni consultés dans la conception du projet. Ces syndicats ont bataillé ferme contre le projet qui a été finalement abandonné.
L’Approche par Compétences : Concept développé par l’armée américaine dans les années 80. « …Les chargés du projet ne maitrisaient pas le concept, bien qu’ils ont étés formés… » confiait un expert du bailleur de fonds, expliquant l’échec total du programme.
Utilisation des TIC (Technologies de l’Information des des Communications) pour l’enseignement et l’apprentissage : Succès très modique en comparaison des investissements consentis. On en a fait le diagnostic : les résultats sont déplorables.
Il s’ensuit le limogeage du responsable de la structure chargée du projet (ironiquement, ce bonhomme a été promu dans un autre ministère pour services rendus), après que des dizaines de millions de dinars aient étés dépensées pour l’installation de laboratoires d’informatique : Une Informatisation Sauvage pour faire beau dans le banc des nations développées.
En dehors des cours d’informatique, les laboratoires sont toujours clos pour ne pas donner aux élèves l’accès à INTERNET : « …par mesure de sécurité… » répliquait un directeur.
La formation des enseignants est très sommaire durant « l’Ecole d’Eté », les apprenants dont la plupart proviennent des zones de l’intérieur sèchent les séances de formation pour profiter, en famille, de la plage, puisque ces écoles d’été sont organisées annuellement dans les villes côtières, pour un budget avoisinant les 1 000 000 TND.
Tableaux Interactifs : Des tableaux électroniques très couteux (2000 – 4000 TND la pièce), ont étés acquis, mais dans la plupart des cas, non utilisés, quelques établissements les utilisent comme tableaux blancs : un vrai gâchis !
CD-ROM : Conçus pour alléger le cartable de l’écolier. Le marché juteux, plus de 1000 000 TND, est passé de gré à gré par un ministre connu pour son esprit retors. Les CD ne sont qu’accessoirement utilisés par les élèves : Il faut bien un PC pour ce faire !
Paraboles et Bus Internet : Marché passé de gré à gré pour le profit des proches du président déchu. Les paraboles ont été dérobées puisque installées dans des établissements sis dans des contrées lointaines de la Tunisie profonde sans infrastructures de télécommunications. Une dizaine de « Bus Internet » ambulants ont été également conçus et équipés : Ces bus rouillent dans le parc du ministère pour faute d’entretien.
Révision des Programmes et des Livres Scolaires pour accompagner la reforme.
Occasion inespérée pour prôner le sécularisme et la « tolérance » (précepte déjà enseigné par l’Islam) envers les autres cultes, comme recommandé par les pays de l’union européenne dont particulièrement la très catholique Espagne ! Ce qui a résulté en la banalisation de l’éducation religieuse et de la dissolution de notre identité arabo-islamique : un premier pas vers l’assimilation.
Le général français De Gaule disait de la loi de 1905 sur le laïcisme : « …La république est laïque mais la France est chrétienne…».
Système Qualité : Un référentiel qualité comprenant 200 indicateurs a été rédigé et un fascicule de mesure de la qualité a été développé et testé sur un échantillon comprenant les meilleurs établissements scolaires en Tunisie, par des inspecteurs chevronnés du Ministère : Le meilleur de ces établissements respectait seulement 20% des critères qualités !
Dieu merci, le domaine « Réalisation des Apprentissages » est le plus performant parmi les six (6) domaines du référentiel qualité et ce grâce à nos braves enseignants.
Des auditeurs qualités ont étés formés et certifiés par le tant convoité label « DAVA » par un organisme français (Dispositif Académique de Validation des Acquis). Une première dans la région MENA et l’Afrique. Ces auditeurs n’ont jamais étés exploités.
En effet, le programme a été détourné de ses objectifs initiaux par le ministre qui voulait des résultats immédiats pour plaire à son maitre : d’où la Création accidentelle des Collèges Pilote !
Une idée en contraste avec le paradigme « Tous nos enfants ont droit à une éducation de qualité »
Numérisation de Cours : Cours sur IPOD, une idée géniale, des cours enregistrés par des professeurs ayant une notoriété et une grande maitrise de leur discipline, et pouvant être téléchargés à distance à partir d’internet, pour faire bénéficier les élèves, n’importe ou il sont, de cours de grande qualité, même pendant les grèves syndicales.
Les cours sont stockés dans un serveur qu’on a même acquis : Projet avorté par des collaborateurs du ministre.
En 2010, un américain d’origine pakistanaise développa le même projet : une grande réussite aux USA ! Je suis dépité chaque foi que je pense que nous avons posé, les premiers, les prémices de ce même projet en 2005, on a meme produit les premieres videos ! on nous a volé notre idée et je sais comment !
Le plus ironique, c’est que les premiers responsables du Ministère de l’Education ont inscrit leurs enfants dans des écoles primaires privées. La qualité de l’enseignement secondaire public prime celle du secteur privé.
Un de ces ministres, désabusé, s’exclama lors d’une séance de travail «… En voyant ce désordre, je remercie Dieu d’avoir inscris mes enfants dans le privé… » !
Je citerais quelques points qui justifient cette attitude du moins ironique :
Evaluation PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis) : la dernière enquête menée en 2009 portant essentiellement sur la compréhension de l’écrit, sur les mathématiques et les sciences. La Tunisie a été partout classée parmi les dix derniers sur les 65 pays appartenant à l’OCDE ou partenaires de l’organisation. Une honte nationale !
Evaluation TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) : Etude Internationale sur les Mathématiques et les Sciences, réalisée tous les quatre ans sur les élèves des quatrième à la huitième année, en 2003 la Tunisie se classe 36ème sur 46 pays, le ministre de l’époque disait par sarcasme « …la Tunisie est dernière oui, mais parmi les meilleurs… ».
C’est dans un but préventif que le Ministère a instauré l’examen de la quatrième année du primaire afin d’évaluer le niveau académique de nos tous petits et d’entreprendre les mesures réformatrices qui s’imposent : Aucune action ni réforme n’a été entamée.
Je ne manquerais pas de citer d’autres causes indirectes mais non moins importantes de la dégradation de la qualité de l’enseignement :
Mutations des Enseignants et Rapprochement des Conjoints : Une commission paritaire composée de cadres du ministère et de membres du syndicat décide des mutations selon un système de score. Les enchères et le manque de transparence font force loi.
Résultat : Enseignants non motivés et bâclage des cours.
Recrutement des Enseignants : Le Syndicat négocie sa quotepart dans les recrutements hors concours pour combler le déficit en enseignants « CAPESIENS ». Un seul ministre a osé supprimer ce passe-droit, hélas tout de suite rétabli après son départ !
Résultat : Enseignants de fortune quêtant salaire ! Par ailleurs, 51% des recrutements de la fonction publique sont alloués au secteur de l’éducation !
Livres scolaires : les comités de rédaction sont désignés par complaisance, bien qu’un simulacre de concours soit organisé ! Les compétences sont généralement écartées. Surtout ceux jugés non allégeant au régime en place et j’en connais un tas.
Résultat : Livres scolaires de mauvaise qualité, truffés d’erreurs et d’un apport pédagogique modeste. D’où le recours des parents aux manuels dit « parallèles » qui sont de loin de meilleure qualité.
Amélioration des Rendement Interne et Externe : Changement radical de paradigme du « Droit à l’Education » au « Droit à la Réussite » : Il s’ensuit des réformes du système d’orientation du secondaire de 2006 et du baccalauréat.
Les bailleurs de fonds jugeaient de la réussite de la réforme, dont la plupart des projets ont échoués, par les rendements internes et externes : Il fallait à tout prix que ces indicateurs changent vers la hausse !
Résultat : Selon l’université qui prend le relais, les nouveaux bacheliers sont d’un piètre niveau académique. Le niveau des étudiants à la sortie de l’Université est modeste, puisque le Ministère de l’Enseignement Supérieur, dont la reforme n’a été qu’un échec, est le « Client » principal du Ministère de l’Education : « …Vous nous donnez un produit de qualité modeste, et on sort des diplômés de piètre qualité… » répliquent certains responsables du Ministère de l’Enseignement Supérieur « …qui à leur tour enseignent dans les lycées, enfin une spirale qui converge vers une décadence sans fond… ».
Cependant, je positive toujours car le corps des inspecteurs de l’éducation constitue une importante force réformatrice garante de la qualité, bien que mal étoffé et sous dimensionné mais qui compte des compétences affirmées dont certains au niveau international.
Ce corps constitue parfois une contre-force pour mettre frein aux déraillements du gouvernement. J’ai eu l’honneur de côtoyer des inspecteurs d’une grande valeur scientifique et d’une moralité sans faille.
Voila, un bref exposé de quelques failles « techniques » de notre système éducatif qui a été notre fierté pendant des décennies : politisé et dépouillé de sa noble mission originelle.
Pendant des années, la Tunisie a été un laboratoire international ou’ sont testées les nouvelles méthodes d’enseignement, moyennant de grasses prébendes pour les décideurs du régime. Ces méthodes ont par ailleurs, connu des échecs et des succès relatifs, dans plusieurs pays.
Les bailleurs de fonds utilisent ces expériences pour réviser et remodeler leurs multiples programmes de réforme de l’éducation, mais c’est la Tunisie qui paye la facture, aux frais de notre jeunesse, et de notre économie nationale qui s’en trouve ainsi obérée.
Il en est du futur de plusieurs générations de repenser notre système éducatif, en gérant l’établissement scolaire comme une entreprise qui doit « produire » des citoyens de qualité en adoptant une démarche qualité.
l’eleve est « un produit » et la societé est « le client final »
Un Référentiel Qualité a été déjà élaboré avec un fascicule de mesure et un premier noyau d’Auditeurs Qualité a été formé : Il faut faire renaitre ce grand projet de ses cendres, seule issue pour sauver notre système éducatif.
Pour conclure, je salue le corps enseignant qui, contre vents et marées, et malgré toutes les tribulations et les paradoxes, a et est toujours prêt à porter le lourd fardeau de donner une éducation décente à nos enfants, une éducation digne d’une Tunisie qui se veut libre, tolérante et arabo-musulmane.
Par Farouk Ben Ammar, Ph.D
Expert en Education
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