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Quelle stratégie économique pour les partis politiques tunisiens (1/2)

16 juin 2011
in Politique
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Même si la prolifération de partis politiques est considérée par certains politologues comme un bon symptôme de la santé démocratique de la

Tunisie de l’après la révolution, il n’en demeure pas moins que le très grand nombre de partis, aujourd’hui prés de 80 et qui seront probablement  plus de 100 d’ici les élections au mois d’octobre prochain, a engendré une grande confusion dans l’esprit des citoyens, pour ne pas dire une cacophonie politique (que les nostalgiques du parti unique doivent se délecter à observer), et une surenchère dans les promesses et programmes électoraux d’ordre économique, souvent peu réalistes et quelques fois même démagogiques.  

A l’exception des partis religieux qui mélangent subtilement dans leur discours le temporel et l’intemporel pour exploiter à des fins politiques la croyance religieuse des gens moyens, tous les autres partis font référence aux mêmes valeurs issues de la révolution et tiennent pratiquement les mêmes discours dans lesquels ils affirment que leurs objectifs sont l’instauration d’une démocratie pluraliste, la bonne gouvernance, la liberté d’opinion et d’association, l’indépendance des trois pouvoirs et en particulier celle du pouvoir judicaire, le libéralisme économique basé sur l’encouragement à l’initiative privée, la recherche du plein emploi, l’égalité pour tous devant la loi, la parité hommes-femmes, le rétablissement de l’équilibre régional etc.

D’aucuns se demandent alors pourquoi tous ces partis qui défendent les mêmes valeurs et qui ont souvent des noms tellement proches qu’il est facile de les confondre, ne s’allient-ils pas entre eux dans le cadre de quatre ou cinq coalitions politiques (gauche, centre, droite, verts et islamistes) et faciliter ainsi non seulement le choix des futurs électeurs, mais également le processus de préparation des élections  et le coût d’organisation de ces élections qui est estimé à plusieurs dizaines de millions de dinars ?

La réponse que donnent certains observateurs et une partie de l’opinion publique à cette question est que la majorité des fondateurs de ces partis et ceux qui les financent cherchent avant tout à occuper un fauteuil dans la future assemblée constituante, faire partie du prochain gouvernement qui sera issu des élections et accaparer ainsi une partie du pouvoir avec tous les privilèges qui lui sont associés.

D’autres soulignent que cette course effrénée vers le pouvoir, par micro-partis interposés, est un processus «normal» dans tout processus démocratique après des années de frustrations et d’exclusion, quand il ne s’agit pas de persécutions, dont beaucoup de dirigeants de ces partis ont souffert sous le régime Ben Ali.

Que la vérité soit d’un côté ou de l’autre ou entre les deux, il n’en demeure pas moins vrai que le plus grand danger qui menace ce pays et sa révolution est l’absence d’une vision ou d’une stratégie claire pour sortir le pays du marasme économique dans lequel il a été plongé depuis la révolution  et la surenchère de promesses électorales à laquelle se livrent les dirigeants de ces partis, par medias interposées, pour accéder au pouvoir.

En tant qu’économiste de formation et de profession,  je prête  naturellement davantage d’attention à la dimension économique des discours des dirigeants de ces partis politiques, toutes tendances confondues, et au réalisme et à la faisabilité de leurs programmes économiques, ou du moins de ce qu’ils présentent comme tels.

Je constate d’abord que la plupart de ces partis se sont lancés dans l’élaboration de programmes économiques plus ou moins quantifiés, sans avoir élaborer au préalable une stratégie claire indiquant les orientations majeures de la politique macro-économique qu’ils comptent suivre pour mettre en œuvre ces programmes. En économie comme dans tous les autres domaines, aucun programme ne peut réussir s’il n’est pas inscrit dans le cadre d’une stratégie globale.

D’autre part, les programmes économiques que certains partis ont esquissés et ont bien voulu dévoiler même partiellement au public, se caractérisent par des réformes non réfléchies pour ne pas dire utopiques et des promesses populaires souvent non réalistes quand elles ne sont pas tout simplement irréalisables, qui sont déconcertantes pour n’importe quel économiste dans le monde.

Monsieur Kamel Mustapha Nabli, Gouverneur de la Banque Centrale et l’un des meilleures économistes que ce pays a produit, a déjà relevé à juste raison dans une déclaration récente que beaucoup de partis proposent des programmes économiques plus ou moins ambitieux et plus ou moins généreux, mais que « personne ne s’est posé la question de leur financement ».

Pour ma part, j’irai plus loin que Mr Nabli en disant que « personne ne s’est posé la question de l’impact de ces  programmes économiques sur les équilibres structurels macro-économiques de l’économie tunisienne ».

Avant d’aller plus loin et d’illustrer mon évaluation par des exemples concrets et afin de ne pas être accusé de faire le jeu de certains partis au détriment d’autres, je voudrais insister sur le fait que, comme des millions de Tunisiens, j’ai haï  le régime Ben Ali pour ses pratiques exécrables en matière de droits de l’homme, d’absence de libertés, de torture et de corruption, au point que je n’ai jamais exercé mon droit de vote pour ne pas avoir a lui donner ma voix, et que j’ai quitté depuis une dizaine d’années l’université tunisienne pour travailler comme consultant dans une institution internationale, à cause de l’abus de pouvoir et de l’arbitraire que les trois ministres successifs qu’il a nommé à la tête du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ont érigé en système de gestion de l’université.

Cependant, ma haine du système Ben Ali ne m’empêche pas de reconnaitre que, parmi les rares bilans positifs que son régime nous a laissés, figure une économie dont les principaux équilibres macro-économiques structurels ont été sauvegardés : une croissance économique continue de l’ordre de 5% par an en moyenne  durant les dernières années,  une inflation maîtrisée, une balance des paiements faiblement déficitaire quand elle n’est pas excédentaire,  un niveau d’endettement tolérable et un dinar partiellement convertible et sur la voie de la convertibilité totale. [1]

A ceux qui prétendent que ces agrégats macro-économiques  sont faux et ont été falsifiés par le régime de Ben Ali, je réponds en tant qu’expert en la matière que cela n’est point possible parce que les techniques de Comptabilité Nationale qui permettent de calculer les agrégats économiques dans tous les pays du monde ont fait l’objet d’une résolution des Nations Unis votée en 1968 et signée par tous les Etats, dont la Tunisie, et que ces agrégats sont collectés, vérifiés et publiés régulièrement dans les Annuaires des Nations Unies.

Force est également de constater qu’en quelques mois et à cause des perturbations politiques et sociales qui accompagnent toute révolution, l’économie tunisienne est entrée dans une phase très dangereuse de récession économique accompagnée d’une relance de l’inflation, situation que les économistes appellent la « stagflation» et qu’ils redoutent le plus, parce qu’il est plus difficile d’y remédier que lorsqu’on a affaire séparément à l’un ou l’autre de ces déséquilibres macro-économiques.

Pour sortir de cette grave situation de stagflation, la stratégie proposée par certains partis politiques, qui se reconnaitront, se réduit à dire « qu’il suffit de rapatrier les fonds détournés par les clans Ben Ali et Trabelsi pour relancer la croissance économique,  assurer le plein emploi et la prospérité pour tous ».

Certes, il faut tout faire pour rapatrier ces fonds, pas seulement d’ailleurs ceux détournés par les clans de l’ex famille régnante, mais également ceux détourné par des centaines voir des milliers d’ex-ministres, responsables RCD, hommes d’affaires, PDG d’entreprises publiques et privées etc.

Cependant, ceux qui tiennent ces discours oublient que la législation du secret bancaire en vigueur dans la plupart des « paradis fiscaux » où ces fonds sont déposés ou investis, les techniques très sophistiquées de montage juridique des sociétés qu’il est possible d’utiliser pour camoufler leurs véritables propriétaires, telles que le société-écrans ou les prête-noms, font qu’il sera très difficile, voir illusoire, d’espérer rapatrier ces fonds, du moins pour le court et moyen terme, malgré tous les efforts que notre justice déploie ou pourrait déployer.

D’autres responsables de partis politiques affirment que « s’ils seront élus, ils assureront à l’économie tunisienne une croissance économique à deux chiffres», sans donner davantage de précisions sur les politiques économiques qu’ils comptent mettre en œuvre et les moyens qu’ils comptent utiliser pour arriver à ce résultat.

Ils se contentent de donner la Chine comme exemple  et oublient ce faisant que le taux de croissance d’une économie ne se décrète pas, qu’il résulte des potentialités de développement que chaque économie referme et des avantages comparatifs et ressources naturelles et humaines dont elle dispose par rapport au reste du monde et de l’accumulation du capital fixe depuis le processus de développement.

Ils oublient également que toute la population tunisienne ne tiendrait pas dans une seule ville de la Chine, qui a pu atteindre ces performances économiques grâce à un marché intérieur de plus d’un milliard de consommateurs qui a constitué le socle sur lequel elle a pu bâtir son industrie,  avant d’envahir les marchés du monde entier.

Ils oublient aussi que le travail est la valeur la plus sacrée de promotion sociale en chine et que le sens légendaire de l’épargne des chinois leur a permis de financer leur investissements par leurs propres ressources dans une économie longtemps autarcique.

Comparer la Chine à la Tunisie où l’étroitesse du marché local ne permet à aucune industrie à haute valeur ajoutée d’être économiquement viable, où la population travaille à mi-temps pendant trois mois par an (2 mois de l’été + Ramadan) et aux trois quarts du temps lorsqu’elle est supposée travailler à plein temps, et où la frénésie  de la consommation est devenue une maladie sociale au point que plus d’un ménage sur deux est endetté auprès du système bancaire, cela relève de la gageure pour ne pas dire de la démagogie politique !

Le dirigeant d’un autre parti politique d’obédience syndicale et proche de l’UCGTT, économiste universitaire de surcroît, n’a pas hésité lors d’un débat télévisuel récent à proposer comme stratégie économique « de porter le SMIG à 400 ou 450 Dinars et d’accroitre les salaires en vue d’accroitre la demande intérieure et relancer ainsi les investissements et la création d’emplois ».

A part la question pertinente posée par notre Gouverneur de la Banque Centrale de «comment financer ?», et en supposant qu’il serait possible de  financer une telle stratégie, elle pourrait réussir à la limite dans une économie fermée au reste du monde, mais dans une économie très ouverte comme celle de la Tunisie où le volume des importations et exportations représentent plus de 60% du PIB, son bilan serait catastrophique tant en termes d’aggravation de la récession économique, d’accroissement de l’inflation et du chômage, de déséquilibre du commerce extérieur, qu’en termes même de détérioration du pouvoir d’achat des travailleurs qu’elle est censée améliorer.

En effet, du fait que l’essentiel de notre industrie tournée vers l’exportation se caractérise par un fort coefficient d’utilisation de la main d’ouvre et que la majeure partie de la valeur ajoutée de cette industrie provient du facteur travail, une augmentation brutale du SMIG de 70% ou 100% comme suggéré par ce parti d’obédience syndicale engendrerait un accroissement des coûts de productions pratiquement du même ordre.

A titre d’exemple, le coût de fabrication d’une chemise ou d’une chaussure qui était, disons de 5 dinars, passerait à 8 ou 10 dinars, ce qui pousserait l’importateur Italien ou Français de ces produits à se détourner des produits fabriqués en Tunisie et à s’approvisionner au Vietnam ou au Bengladesh, pour ne pas parler d’autres pays concurrents et plus proches de nous tels que la Turquie ou le Maroc.[2]

En quelques années, pour ne pas dire en quelques mois, une grande partie de cette industrie tournée vers l’exportation qui emploie des centaines de milers de travailleurs et constitue la principale source de devises, sera obligée de mettre la clef sous la porte, aggravant ainsi le chômage et le déséquilibre de la balance commerciale.

Par ailleurs,  un accroissement important du SMIG et des salaires engendre un accroissement du pouvoir d’achat de tous les agents économiques qui, s’il n’est pas accompagné par un accroissement parallèle de la productivité et donc de la production, engendrera forcément un accroissement des prix (inflation), phénomène qui sera renforcé par l’enrichissement des importations en raison de l’aggravation du déséquilibre de la balance des paiements et de la dépréciation du dinar qui en résulte.

 

Or, qui dit inflation dit baisse du pouvoir du pouvoir d’achat et donc du niveau de vie de tous, détérioration de la compétitivité de nos produits sur le marché international, fermeture d’usines et aggravation du chômage, aggravation du déficit de la balance commerciale,  dépréciation du dinar, renrichissement du coût des importations, renforcement de l’inflation etc. L’économie se trouvera rapidement dans un cercle vicieux où l’inflation alimente le chômage qui à son tour alimente la récession économique et l’inflation : Les économistes appellent cela une auto-inflation, c’est-à-dire d’une inflation qui s’entretien d’elle même. Au lieu de nous sortir de la stagflation dans notre économie est plongée, cette stratégie préconisée par un économiste universitaire qui occupe souvent le devant de la scène médiatique, nous y enfoncera davantage ! [3]

A suivre…

 

[1] Je voudrais insister sur le fait que, sans être fausse, la réalisation d’un taux de croissance annuel moyen de 5%, alors qu’il est souvent de 1% à 2% dans les pays européens , ne veut  forcément pas dire que « la Tunisie sous Ben Ali faisait mieux que les pays Européens », comme le prétendait la propagande officielle du régime. En effet, la base de calcul de ce taux, le PIB de l’année d’avant dans chaque pays, est beaucoup plus large dans les pays Européens qu’en Tunisie et le même accroissement rapporté à un faible volume du P .I.B donne un pourcentage plus grand que lorsqu’il est rapporté à un volume de P.I.B plus important. D’ailleurs, la plupart des pays voisins et des pays africains réalisaient aussi souvent des  de croissance annuels de même ordre (Maroc, Jordanie, Syrie, Angola etc.), de sorte que les taux réalisés par la Tunisie n’ont rien d’exceptionnels et sont fréquents dans le pays en développement, pace que justement leur P.I.B est faible.

[2] Tous les Tunisiens ont remarqué les récents appels du pied lancés plus ou moins discrètement par les autorités Marocaines pour inciter les industriels étrangers implantés en Tunisie et même les cadres Tunisiens qui y travaillent, à aller s’implanter au Maroc (certains ont déjà commencé à le faire).  Les dirigeants de partis politique qui ont vu en cela un « manque de solidarité arabe » ou une  « trahison des frères marocains », n’ont rien compris à l’économie et au phénomène de la compétitivité internationale et de la mondialisation qui régissent ce monde !


[3] Cette analyse ne veut nullement dire qu’il ne faut pas augmenter le SMIG et les salaires. Elle veut dire seulement que cette augmentation doit être graduelle d’abord pour permettre aux ajustements structurels de fonctionner et que seule une politique d’augmentation des salaires basée sur une augmentation parallèle de la productivité est justifiée économiquement. A noter que l’accroissement de la productivité n’est pas l’affaire des seuls travailleurs, comme beaucoup d’hommes politiques le pensent, mais aussi et surtout des patrons qui sont les premiers responsables de la gestion et de l’organisation du travail au sein de leurs entreprises et qui doivent impérativement, à cause du progrès technique, réinvestir une partie des bénéfices réalisés pour renouveler les équipements amortis avec des équipements plus modernes et plus performants, introduire les normes de qualité (ISO 9000, 9002 ; etc.) et faire appel a des spécialistes en gestion des ressources humaines pour introduire des systèmes de récompense et d’incitation à l’amélioration de la productivité.

Par Dr. Sadok Zerelli
Economiste- Consultant à la Banque Mondiale

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