
Une longue interview à découvrir, au moment où la Tunisie célèbre sa révolution et deux ans après cet événement historique qui a changé le cours de l’histoire en Tunisie et dans le monde arabe.
Nous reproduisons quelques extraits de cette interview et nous remercions Tunis Tribune de nous avoir autorisé à le faire.
Les Tunisiens viennent de fêter la deuxième année de la révolution. Que pensez-vous de cet événement et quelles leçons en tirer deux ans après ?
M.H– Ce ne sont pas les Tunisiens qui fêtent cet événement mais certains d’entre eux, ceux et celles à qui cette conspiration a profité : les anonymes devenus célèbres, les incultes devenus intellectuels, les terroristes devenus gouvernants, les traitres devenus patriotes, les voyous devenus révolutionnaires, les médiocres devenus fonctionnaires… Pour moi (…) il n’y a qu’une seule fête nationale à laquelle je crois, celle du 20 mars 1956, qui a libéré le pays du joug colonial. Dans son essence et dans sa finalité, dans son contenu comme dans ses objectifs, le 14 janvier 2011 est aux antipodes du 20 mars 1956, avec cette différence que nous étions sous le protectorat français et que, maintenant, nous sommes sous le protectorat du Qatar………
Et les leçons à tirer ?
Première leçon de l’histoire, l’indépendance d’un pays n’est pas un acquis irréversible. Seconde leçon, la liberté et la démocratie n’ont aucun sens dans un pays soumis aux caprices d’un émirat bédouin et aux injonctions d’une puissance américaine qui dispose déjà de deux bases sur nos territoires, celles-là mêmes que Ben Ali a dû refuser. Troisième leçon, lorsqu’on joue aux révolutionnaires, on sait ce qu’on gagne mais on ne sait pas ce qu’on perd. En l’occurrence la dignité, au nom de laquelle le rouleau compresseur du « printemps arabe » s’est déployé. Une révolution de la dignité qui a fait perdre aux Tunisiens leur dignité, leur identité et leur Souveraineté ! (…)
Que voulez-vous dire par bases ? Si vous parlez de bases militaires, l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique en Tunisie, M.Jacob Walles, a publiquement démenti cette information le 16 août dernier ?
Je le crois sur parole. Le fait même que son Excellence se croit obligé de démentir une « désinformation » est en soi hautement significatif ! L’ambassadeur du dernier Etat souverain que je fus sait décrypter les propos du premier ambassadeur américain en pays conquis. Parmi les conditions de ce qui convient d’appeler une passation de pouvoir en Tunisie, il y avait deux conditions absolues et indiscutables que les islamistes ont bien évidemment accepté : la ligne rouge israélienne et l’installation d’une base militaire américaine dans le Sud tunisien, que Ben Ali avait, en effet, refusé à George Bush et à Barack Hussein Obama.(…)
Revenons aux leçons à tirer. On voit dans vos propos une nostalgie de l’ancien régime. Regretteriez-vous par hasard Ben Ali ?
Aucunement, contrairement à la majorité silencieuse des Tunisiens qui ne reconnaissent plus leur pays. Je ne peux pas regretter un régime dont j’ai été parmi les premiers opposants lorsque les islamistes en étaient les alliés et certains gauchistes, les complices, c’est-à-dire entre 1987 et 1990 pour les islamistes, et entre 1987 et 1995 pour les gauchistes. De 1987 à 2000, j’étais exilé politique en France. Ce que je regrette en revanche, c’est la Souveraineté de notre pays, la paix civile qui y régnait, la sociabilité et la prospérité économique quoi que l’on ait pu dire par propagande et désinformation. Je regrette ce que l’illustre Bourguiba appelait Farhat al-Hayet (la joie de vivre) dans un Etat national et une société en construction, ouvertes sur la modernité et aspirants à un meilleur avenir. Je regrette que mon pays ait été utilisé pour détruire la Libye, déstabiliser l’Egypte et semer la discorde en Syrie. (…)
Mais il n’y avait pas d’autres solutions !
Non, il y avait une autre solution que les traitres et les mercenaires ont fait avorter. Après le discours du 13 janvier 2011 et malgré le fait que dans ce discours, Ben Ali n’avait pas tout dit aux Tunisiens, une sortie de crise était possible : un nouveau gouvernement de coalition nationale auquel auraient participé notamment Ahmed-Néjib Chebbi et Mustapha Ben Jaafar, qui aurait eu pour mission de sortir le pays de la crise politique, de remédier au problème du chômage, de s’occuper des régions défavorisées et, surtout, de préparer dans l’année des élections législatives et présidentielles sans la candidature de Ben Ali. Ce dernier était de toute façon fragilisé et il ne pouvait plus se maintenir à la tête de l’Etat. Dans tous les cas de figure, le régime lui succédant ne devait plus gouverner avec le même autoritarisme qu’auparavant. La démocratie n’était plus un choix mais une exigence nationale et une obligation internationale. Dans cette sortie de crise, nos « amis » américains nous ont trahis grâce à leurs collaborateurs locaux. Ils ont profité de cette révolte sociale pour mettre en branle leur projet stratégique de « Grand Moyen-Orient », que les néoconservateurs de George Bush ont établis et commencé en Irak et que Barack Hussein Obama a continué en Tunisie….
Revenons à la situation tunisienne. Quel bilan social, politique et économique faites-vous de ces deux années ?
Ce bilan, vous le connaissez mieux que moi puisque vous vivez à l‘intérieur du pays. Notre paix civile n’est plus qu’un lointain souvenir. Notre Souveraineté n’est plus qu’un mot vide de sens que la réalité quotidienne infirme. Notre ministère des Affaires étrangères n’est plus qu’une antenne du Qatar et des Etats-Unis pour déstabiliser la voisine algérienne et anéantir la Syrie. Notre économie est par terre. Les fleurons de nos entreprises étatiques et privées sont bradés aux prédateurs du Golfe et principalement au Qatar. Malgré un surendettement jamais atteint dans l’histoire de la Tunisie, notre Etat est en faillite, puisqu’il n’arrive même plus à assurer les salaires des fonctionnaires. (…)
Vous dressez là un tableau un peu trop sombre monsieur l’ambassadeur. Le changement du 14 janvier a eu quand même des aspects positifs ?
Je dresse un tableau authentique et réaliste de la situation tunisienne. Celui qui ne voit pas la situation de cette manière est ou bien sourd, ou bien muet, ou bien aveugle. Je dirai même qu’il est ou bien un éternel rêveur, ou bien un ignorant, ou bien un traitre à la Nation. A part une liberté d’expression qui n’existait pas sous l’ancien régime, la « révolution du jasmin » n’a laissé derrière elle que ruine et désolation. Avec l’arrestation arbitraire de Sami Fehri et les convocations devant les tribunaux de certains journalistes qui honorent la profession, cette liberté d’expression va d’ailleurs progressivement se réduire comme une peau de chagrin. Ils ne resteront alors plus que des médias achetés ou soudoyés par les islamistes et quelques irréductibles dont la portée médiatique et politique ne pourra pas grand-chose devant la marche du pays vers le totalitarisme théocratique.
Il y a tout de même des partis d’opposition qui se coalisent contre Ennahda dans les prochaines élections. Nidaa Tounès est aujourd’hui à l’avant-garde du combat des modernistes contre les conservateurs ?
Etes-vous si sûr qu’il va y avoir des élections et qu’elles vont se dérouler de façon transparente et démocratique ? Attendez de voir à quoi va ressembler la Constitution pour pouvoir en juger. Les « représentants du peuple » s’occupent et discutent de tout, sauf de ce pour quoi ils ont été « élus » : rédiger une nouvelle Constitution que le monde occidental s’empressera d’adopter comme un archétype de démocratie et de respect des droits de l’homme ! Nous serons plutôt un modèle pour les pays du Golfe et pour les dernières républiques bananières d’Afrique. A supposer que les sondages traduisent réellement la sociologie politique tunisienne, le pays ne sortira pas de la crise politique, sociale, économique et culturelle dans laquelle il se trouve. Je pense personnellement que, moyennant de nouvelles alliances et arrangements politiciens, Ennahda gagnera les prochaines élections, si elles ont lieu. (…)
Vous avez lancé dès février 2011 un Mouvement Néo-Bourguibiste, et cela n’a pas marché ?
En février 2011, les Tunisiens étaient encore dans l’hystérie pseudo-révolutionnaire et la personne de Bourguiba était publiquement calomniée et trainée dans la boue par les hordes fanatisées et les nouveaux Hilaliens. Mais ce n’est pas pour cette raison que j’ai décidé de ne pas entamer une demande en légalisation du MNB, ordonnant même sa suspension. C’est plutôt en raison de la campagne odieuse qui a été menée contre le MNB et contre ma personne par un certain Kaïes Laouiti, fils de Allala Laouiti et gendre de Bourguiba Junior. Elle est plutôt curieuse cette alliance objective entre un banquier londonien subitement touché par le bourguibisme ainsi que ses copains de La Marsa et Hammamet, et un ramassis d’islamistes qui ont toujours cultivé une haine pathologique à l’égard du père de la Nation.
Dernière question personnelle, pourquoi avez-vous choisi de rester en France ?
Premièrement, parce que j’y vis avec ma famille depuis 1984. Même après avoir rompu l’exil en avril 2000 pour me mettre au service de l’Etat tunisien, j’ai continué à y résider et à y travailler au sein de l’université. Deuxièmement, parce qu’un nouvel exil m’est plus doux que la vie sous le ciel de la démocratie islamo-fasciste. J’ai choisi l’exil pour continuer le combat contre les islamo-fascistes qui ont fait main basse sur la Tunisie. J’aurai pu faire amende honorable comme beaucoup d’autres, reconnaitre sa défaite et plier l’échine. Mais je ne donnerai pas cette satisfaction à mes adversaires et aux ennemis intérieurs et extérieurs de la Tunisie. Je me console avec ce poème de Victor Hugo, Ultima Verba, par lequel le poète français réitérait son combat contre Napoléon, et que je récitais autrefois à la poignée d’opposants que nous étions contre Ben Ali, lorsque 95% des Tunisiens l’applaudissaient :
Devant les trahisons et les têtes courbées,
Je croiserai les bras, indigné, mais serein,
Sombre fidélité pour les choses tombées,
Sois ma force et ma joie et mon piller d’airain….
J’accepte l’âpre exil, n’eut-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer,
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis !
Si même ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla,
S’il en demeure dix, je serai le dixième,
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !
Pour lire l’intégralité de l’interview cliquez ici : http://news.tunistribune.com/?q=node/1239
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