Dans la nuit du 27 au 28 février 1933, le feu vint à bout du palais du parlement allemand. Jusqu’aujourd’hui, les historiens sont divisés pour désigner les coupables. Les uns privilégient la piste communiste et les autres la piste nazie, les gens au pouvoir. Dans un cas comme dans l’autre, l’incendie fut immédiatement exploité par les nazis pour suspendre sine die les libertés individuelles et entamer une campagne sans merci contre les communistes. La suite vous la connaissez.
Le 17 février 2016, en début de soirée, un violent attentat secoue Ankara faisant 28 tués et des dizaines de blessés entre civils et militaires. Quelques heures plutôt, loin vers le sud, un autre attentat suicide fait 14 tués, tous des soldats, à Aden où se trouve le commandement saoudien et ses alliés.
Drôle de coïncidence : les deux parties visées poursuivent un objectif commun à savoir un débarquement militaire terrestre en Syrie « pour combattre Daesh ». Autre coïncidence, le niet opposé par Poutine, le jour même, à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie tant désirée par les Turcs.
Si l’attentat à Aden est revendiqué par Daesh, celui d’Ankara ne l’est toujours pas. Cependant, en s’exprimant juste après l’attentat, Erdogan pointe du doigt les kurdes. Ce qui est troublant dans ses propos c’est le fait de désigner une seule faction : « Nous ne tolèrerons pas les provocateurs de l’organisation terroriste PYD (branche en Syrie du PKK) au nord d’Alep ». Pourquoi donc cette précipitation ? Erdogan ne s’arrête pas là : « Que l’on sache que la Turquie n’hésitera pas à recourir à son droit de légitime défense partout, à tout moment et dans n’importe quelle situation », martèle-t-il.
Erdogan semble emprunter le registre langagier à Poutine qui disait le 17 novembre 2015, à propos du « crash/attentat » de l’Airbus russe, « nous devons le faire sans tarder, trouver leur identité (les coupables). Nous les trouverons en n’importe quel point de la planète et nous les punirons ».
Tout le monde savait que Poutine parlait de Daesh tout en accusant les Turcs de les soutenir. La punition russe commence par intensifier ses frappes en Syrie. S’en suit un redéploiement des forces en présence, à la faveur des forces syriennes mais surtout au regroupement des kurdes du PYD (branche en Syrie du PKK) au nord de la Syrie, autrement dit à quelques encablures des frontières syro-turques.
Voilà que la situation est mûre pour une intervention turco-saoudienne terrestre en Syrie. D’aucuns demeurent sceptiques quant à cette éventualité. Pourtant Turcs et Saoudiens étaient toujours présents en Syrie, depuis le début de la guerre. L’intervention russe musclée les a coupés des groupes armés agissant pour leur compte. « Ces mercenaires sont devenus moins actifs depuis que la Russie a entamé sa campagne aérienne. Dès lors, les terroristes reculent dans plusieurs régions » explique le politologue russe Yuri Pochta il y a quelques jours.
En admettant le scepticisme de certains, dont Hassen Nasrallah chef du Hezbollah, quant à cette éventualité, comment expliquer donc la coalition islamique contre le terrorisme, formée par les Saoudiens et comptant 35 pays ? Comment expliquer les énormes manouvres « tonnerre du nord » ? Comment expliquer encore la détermination des Saoudiens pour chasser Bachar El-Assad alors qu’il n’a jamais été en si confortable position depuis cinq ans ?
Il est tout de même bizarre que les Turcs et les Saoudiens deviennent si inquiets des forfaits de Daesh au moment où ce fléau quitte, en grand nombre, la Syrie pour s’installer en Lybie où d’autres forces l’attendent. Les atrocités, venant d’un autre temps, commises par ces monstres n’ont pourtant dérangé ni Turcs ni Saoudiens cinq ans durant !
Et restent encore les soldats de l’ombre dans cette inextricable situation. Serait-il possible que l’Arabie Saoudite se comporte en Tarzan, face à la Russie, sans un soutien inconditionnel des Etats-Unis ? D’un autre côté, la décision prise aujourd’hui même par l’Iran de garder l’extraction de son pétrole à son niveau actuel viendrait barrer la route à ceux qui ont inondé le marché, mettant la Russie en difficulté, après avoir concocté son budget sur la base de 50 dollars le baril. Avec son engagement en Syrie, le baril est descendu à moins de 30 dollars. Une baisse lourde à supporter pour un si gros producteur de pétrole.
Rien n’autorise à dire que la guerre est pour demain. En revanche, tout indique que quelque chose se passera forcément. Quand et comment ? Qui aurait cru, en février 1933, que l’incendie du parlement allemand allait déboucher, six ans plus tard, sur une guerre causant la mort de 50 millions de personnes ?
Mohamed Chelbi
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