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Hichem Ben Ammar: « La Mémoire noire marquera la fin d’un tabou et aidera les langues à se délier »

5 décembre 2013
in Interviews
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Simples, minimalistes, percutants, les films de Hichem Ben Ammar portent le cinéma documentaire à un haut degré d’exigence. Depuis CAFICHANTA (1999) à LA TUNISIE VOTE (2011), ce réalisateur ne se départit pas d’une ferme volonté d’éviter les sentiers battus.

Son dernier film LA MEMOIRE NOIRE, traite d’un sujet grave, passé sous silence : la torture. Quatre anciens détenus politiques se souviennent de la répression et des exactions dont ils ont été victimes, lorsque Bourguiba ordonna de démanteler le mouvement de gauche, « Perspectives ».

La torture et les méthodes d’intimidation avaient été féroces. Ces faits remontent aux années 1968, avec les arrestations de Mohammed Ben Jannet et Ahmed Othmani suivies des retentissants procès politiques qui ont marqué les années soixante dix. Un pouvoir, alors en prise avec un pays en cours de construction, n’avait pas eu la capacité ni la volonté de passer à la vitesse supérieure : celle de la démocratie.

« Ce film sur la mémoire est indispensable aujourd’hui car il peut nous aider à réfléchir sur la justice transitionnelle » explique l’auteur qui considère que le documentaire est avant tout une oeuvre utile, inscrite dans l’actualité d’un débat citoyen.

Comment, en effet, peut-on espérer dépasser les traumatismes, individuels et collectifs, dus à la répression si on ne désigne pas publiquement les responsables et surtout, s’il n’y a pas de confrontation ?

ENTRETIEN AVEC HICHEM BEN AMMAR

Comment vous est venue l’idée d’aborder ce sujet ?

En juin 2012, les Caravanes Documentaires que j’anime, ont organisé, au Kef, une manifestation à l’occasion de la journée mondiale de soutien aux victimes de la torture. Nous avions alors filmé des anciens détenus politiques dans cette région. Mises en ligne, sur Youtube, ces vidéos ont interpelé le Mémorial de la Stasi à Berlin ; nous avons alors coopéré avec ce musée pour organiser la journée mondiale de l’écrivain en prison, le 15 novembre
2012. La réussite de cet événement a consolidé notre partenariat. Ce film doit, en fait, beaucoup à Hamza Chourabi, qui travaille au Mémorial de la Stasi où il s’occupe d’un dossier relatif à la mémoire de la torture, en Tunisie. C’est de nos discussions, qu’a germé l’idée de ce documentaire dont la concrétisation s’est faite en dix mois, à peine.

Le considérez-vous comme un film institutionnel ?

Aucunement ! J’ai eu l’assurance de la part des mes partenaires que je pouvais avoir les coudées franches et cela se confirme dans les faits puisque le dernier mot me revient. D’ailleurs, ce film n’est pas une commande mais une coproduction qui m’engage autant que mon entreprise, 5/5 Productions. Au début c’est mon sur-moi qui m’a dicté de me mobiliser. Maintenant, la nécessité est d’un autre ordre, elle est devenue plus pressante et impérative.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées en cours de route ?

Il y a d’abord eu deux assassinats politiques qui ont secoué le pays : l’un en février et l’autre en juillet. Cela a déstabilisé le projet pendant un temps. Mon équipe et moi perdions notre capacité à nous concentrer d’autant plus que nous redoutions les confessions que nous nous apprêtions à recueillir. Nous avons retardé plusieurs fois l’échéance du tournage par crainte de devoir jouer le rôle de fil de terre, difficile à éviter en pareil cas. L’autre écueil a été la dimension colossale du projet auquel nous nous attaquions.

Il s’agissait, au début, de passer en revue dans un ordre chronologique tous les mouvements qui ont eu maille à partir avec le pouvoir. En réalité, cette histoire de la torture aurait dû remonter à la colonisation avec la répression des insurgés de 1864 et des militants pour l’indépendance. Il fallait, pour documenter chaque période, rencontrer et choisir les intervenants les plus légitimes et les plus représentatifs.

Les recherches et les contacts n’ont pas été faciles. Nous avons commencé le tournage en mai. Après avoir filmé plus de douze interviewes, nous avons confrontés à une évidence : nous avions là une matière beaucoup trop riche pour être contenue dans un film de cinquante deux minutes. Soit il fallait admettre une durée de trois heures voire plus, soit il fallait sabrer la parole des personnes sollicitées, dont certaines se décidaient, après de longues hésitations, à lever le voile du silence. Hacher les interviews pour les faire rentrer dans un moule, revenait à un manque de respect et à une forme d’instrumentalisation ; ce que nous avons finalement réfuté.

Ce projet ne correspond donc pas à la conception initiale ?

Dans l’esprit oui, mais pas tout à fait dans la répartition qui était prévue au départ. Nous avons, en quelque sorte, changé notre fusil d’épaule et rectifié le tir. Nous envisageons, dans les prochains films, de nous intéresser à d’autres groupes politiques et à des périodes précises comme l’insurrection de Gafsa, dans les années 80, les évènements de Barraket Essahel, dans les années 90 ainsi que le mouvement du bassin minier de 2008.

Pourquoi avoir commencé par le groupe « perspectives » ?

Parce que la matière était là tout simplement, qu’elle était suffisante pour commencer le montage et assez parlante pour illustrer nos intentions. Le contact avec les membres de « Perspectives » ne nous a pas posé de problèmes, au contraire nous étions de connivence. Ils étaient motivés. Il n’y avait pas un brouillard de méfiance à dissiper ni de précautions particulières à prendre comme dans certains autres cas. Voilà pourquoi ce premier volet a pris forme en premier. Si le hasard fait que ce film tombe à point nommé avec le cinquantième anniversaire du mouvement « Perspectives », ce n’est finalement que justice.

Comment évaluez-vous l’impact de ce film ?

J’espère que LA MEMOIRE NOIRE marquera la fin d’un tabou que ce film aidera les langues à se délier. Il n’est pas étonnant, après cela, que des tortionnaires interpellés par la tonalité de ce premier volet acceptent de parler à leur tour et à visage découvert. Mais même s’ils ne le font pas devant notre caméra, le film servira certainement au cours de séances de monitoring.

Il pourra alors jouer son rôle pédagogique et facilitateur pendant des formations dispensées au personnel sécuritaire et sans doute, dans d’autres cadres destinés aux militants politiques.

A mon sens, la place véritable de ce film est aussi dans les séminaires. Il permettra aux jeunes générations d’appréhender un pan de notre histoire contemporaine. Un peuple qui n’a pas accès à ce qui compose ses vérités, mêmes les plus amères, ne peut avancer. Et, personnellement, je me sens tenu de comptabiliser les indicateurs de succès.

Comment avez-vous choisi les intervenants et pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes ?

Un choix s’imposait. De toutes les façons ce film ne peut prétendre à l’exhaustivité. Il constitue un tout cohérent et participe à l’élargissement d’une brèche. D’autres films sont à faire pour donner la parole à ceux et celles qui voudront s’exprimer sur ce sujet. Nous avons d’abord défini des critères tout en nous laissant guider par notre intuition. Si nous ne voulions pas interviewer des personnes déjà fortement médiatisées, il fallait tout de même que les intervenants soient représentatifs et reconnus.

Nous voulions portraiturer de fortes personnalités avec le souci de mettre en forme artistiquement leur intervention et construire, à partir de leur parole, un récit cinématographique fluide et accrocheur. Nous avons essayé de faire ressortir des caractères et espérons que notre manière va surprendre les hommes politiques et les militants trop peu habitués à ce qu’on mette en avant leur humanité, leurs fragilités, leurs zones d’ombre.

Trop mal filmés, à mon sens, leur charisme est trop souvent étouffé par une volonté de contrôler l’image. Par pudeur nous avons évité d’interviewer des femmes car la description crue de la torture comporte le risque du voyeurisme. L’évocation de la maltraitance du corps a quelque chose de nécessairement morbide et scabreux et nous ne voulions pas retourner le couteau dans la plaie. Le témoignage de Simone Othmani nous a paru, à ce titre, suffisamment représentatif pour rappeler la participation des femmes dans ce mouvement tout en attirant l’attention sur ce que pouvaient ressentir les proches des victimes.

Avez-vous pu filmer dans les prisons ?

Pas encore ! Notre demande de filmer à Borj Erroumi attend toujours une réponse. Il est beaucoup moins facile qu’il y a deux ans d’entrer dans les prisons avec une caméra. L’administration pénitentiaire est très aimable avec nous mais elle nous fait injustement patienter. On nous prie, par exemple, de reformuler notre demande en nous orientant vers la prison de Zaghouan qui serait, elle, plus facile d’accès. Or, dans notre cas, c’est Borj Erroumi qui nous concerne et nous ne comprenons pas cette réticence alors que ce lieu tient du mémorial.

Propos recueillis par Frida Dahmani

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