
Jusqu’à quand la réalité des milliers de nos jeunes tunisiens qui « brûlent » vers l’Italie pour se brûler le cerveau et la jeunesse entre les barreaux
des prisons de la drogue restera-t-elle encore un tabou qui se raconte en susurrant devant une voiture « modifiée » ramenée en été au pays que le conducteur a la gueule d’un ghabbar ?
Une histoire de jeunes qui comme tous les jeunes du monde rêvent de voir l’ailleurs, d’avoir un futur différent, et qui se jettent dans l’inconnu avec l’inconscience qui n’est propre qu’à leur âge. Ils décident de traverser les frontières, beaucoup plus souvent qu’on ne le croit en prenant la voie turque et grecque, qui semble moins risquée que celle de la mer.
Les familles paient à chaque étape des centaines jusqu’à des milliers de dinars tunisiens pour « garantir » qu’un accompagnateur indique à leurs fils la voie vers l’Eldorado à travers les montagnes bulgares ou encore pour traverser le Danube, beaucoup plus noir que bleu dans les nuits d’hiver où le contrôle douanier est moins intense. Défier la mort, la rencontrer et s’en sortir sont souvent les visas d’entrée vers la nouvelle vie de ceux qui n’ont qu’un voisin du quartier bien arrivé en Italie (fittaliene) ou un cousin qui semble bien vouloir les accueillir.
Un monde parallèle…sans issue
C’est ainsi que l’intégration dans le système de la clandestinité commence pour des milliers de jeunes tunisiens qui réalisent en peu de temps que les voies vers la légalité sont étroites et tortueuses pour ne pas dire complètement inexistantes. En temps de crise économique et de contrôles intensifiés contre le travail au noir, la main d’œuvre sans-papiers tunisienne en Italie ne trouve point d’accès à un travail digne dans les champs de la campagne ou les chantiers des villes.
On parle aujourd’hui de quelques 60.000 tunisiens clandestins en Italie mais ces chiffres restent très approximatives car la clandestinité est pénalement punie depuis 2009 éloignant ainsi ces personnes de tout circuit officiel tel que la santé publique ne permettant pas d’en faire le recensement.
Ghabra aux yeux…
Un chiffre qui laisse par contre sans voix est celui des 3.255 tunisiens en prison en Italie[1] principalement pour la vente et la production de drogues synthétiques. Les tunisiens dépassent en fait 30% des arrestations pour des délits de drogue dans le pays. Finir dans le cercle de la délinquance est en fait plus simplement accessible mais représente un choix difficile pour beaucoup qui ne semblent en pouvoir échapper. Il ne faut pas pour autant penser que « toucher à la drogue » signifie seulement la vendre mais ces jeunes, qui sont tous des hommes, finissent presque toujours par la consommer. La recherche que notre association PONTES a conduit et dont nous vous fournissons dans cet article certains résultats a relevé que la deuxième nationalité des patients traités pour dépendance de drogue en Italie est la tunisienne[2].
« Je vis dans le mal de la solitude, je vis dans la tristesse. Tous les étrangers qui viennent ici sont pleins d’histoires, de douleur » raconte le jeune Mustapha, 25 ans, les yeux perdus dans le vide d’une vie brulée par l’héroïne. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire il ne s’agit pas seulement de dealers de drogues douces, de zatla, comme ils le sont souvent au début de leur arrivée en Italie mais la ghabra (poudre) est fréquemment synthétique mais surtout il s’agit de la terrible héroïne. Se piquer à l’héroïne est un acte violent que les sociétés occidentales ont vu à son apogée parmi leurs jeunes dans les années 80 mais qui a diminué significativement dans les dernières décennies.
A Perugia, ville médiévale du centre de l’Italie, les tunisiens constituent le cœur du trafic mais aussi de la consommation de cette drogue maudite. Une récente enquête journalistique a démasqué un circuit criminel qui permet à des tunisiens d’arriver en Italie avec un contrat de travail régulier offert par des entrepreneurs italiens pour renforcer les rangs des dealers d’héroïne, régulièrement résidents à Perugia.
Poudre aux yeux pour des jeunes qui ne servent que comme main d’œuvre – dont on se débarrasse facilement- pour les puissantes organisations criminelles. Apaisement, euphorie et extase sont les effets immédiats d’une dose d’héroïne emportant nos jeunes dans un voyage sans retour dans la dépendance et la déchéance humaine.
Bas les masques
Les politiques sociales en Tunisie et pour les tunisiens en Italie doivent regarder en face ce problème dans sa complexité et lever le voile du silence de ce sujet jusqu’à aujourd’hui considéré tabou ou encore pire, secondaire. Le régime de Ben Ali obéissait à des accords bilatéraux avec l’Italie pour freiner l’immigration clandestine – reconfirmé par le gouvernement issu des élections de l’Assemblée Constituante Nationale d’octobre 2003 – mais n’a jamais voulu considérer ces jeunes dans les griffes de la délinquance et de la drogue comme des citoyens tunisiens reniant même leur existence. Aujourd’hui, il s’agit tout d’abord de lever le voile sur ces réalités occultées pendant des décennies auprès de l’opinion publique tunisienne et de la sensibiliser sur ce phénomène qui ne semble ni diminuer ni s’atténuer.
Le secrétaire d’Etat aux migrations, Mr. Jaziri, a pu visionner les résultats de ce rapport lors de la rencontre autour de l’immigration tunisienne en Italie organisée par la société civile tunisienne à Milan le 4 février 2012. Nous avons adressé par la même occasion un appel au gouvernement tunisien afin de prendre des mesures adéquates quant au renforcement de l’actuel effectif des services sociaux auprès des consulats qui n’est que de 10 personnes sur l’entier territoire italien ainsi que développer les rapports avec la société civile qui s’active autour de ces thématiques.
Au-delà des quelques 2.000 détenus tunisiens en Italie pour délits de drogue nous avons actuellement des milliers d’autres dans les places des grandes villes qui ont entamé un chemin irréversible dans ce qu’ils appellent le « risque ». Mais loin d’être un monde de risques celui de la drogue est hélas celui qui présente le plus de certitudes : celles de brûler les vies.
[1] Le nombre des résidents dans toutes les prisons de la Tunisie s’élève actuellement à 21150 prisonniers (Juillet 2011);
[2]Les trois premières nationalités des patients traités pour dépendance de drogue en Italie sont la marocaine, la tunisienne et l’algérienne, qui représente 48% du total (2010).
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