
Dans une interview accordée au journal Le Monde, Béji Caied Essebsi est revenu sur la situation que vit actuellement la Tunisie et qu’il a qualifié de catastrophique.
Imputant les événements récents au gouvernement d’Ali Laârayedh et en particulier « la crise sécuritaire sans précédent » que traverse le pays après les assassinats politiques et la montée du terrorisme, l’ex premier ministre a réitéré la demande de son parti et celle de l’opposition pour un gouvernement de compétences nationales.
Ci-jointe l’interview dans son intégralité:
Quelle analyse faites-vous de la situation après l’assassinat, le 25 juillet, du député Mohamed Brahmi, le deuxième après celui de l’opposant Chokri Belaïd tué en février, et la récente embuscade au cours de laquelle ont péri huit soldats à la frontière algérienne ?
C’est une crise sécuritaire sans précédent, mais aussi sociale, économique et même morale. Le gouvernement ne donne pas l’impression d’avoir pris conscience de la gravité de la situation, de la nécessité de mener une autre politique que celle qu’il conduit, avec d’autres hommes. Le premier ministre Ali Larayedh a fermé toutes les portes. Il pense qu’il n’y a pas le feu à la baraque. Pour la première fois, nous sommes parvenus à réunir l’opposition dans un même projet pour sortir de cette crise mais nous n’avons pas d’interlocuteurs en face.
Que proposez-vous ?
Il faut dissoudre le gouvernement et le remplacer par une équipe de personnalités compétentes dont les membres s’engageraient à ne pas se présenter aux futures élections, à l’instar de ce qui s’était fait quand j’ai dirigé le gouvernement transitoire . C’est l’une des raisons qui avaient permis le succès des dernières élections. Après, est-ce qu’Ennahda participe ou pas à ce nouveau gouvernement sans le diriger ? Ça dépend d’eux.
Nous ne sommes pas demandeurs du pouvoir mais je le répète : nous voulons un gouvernement de compétences. Ce n’est pas une question de personne, mais Ennahda ne doit plus présider le gouvernement. C’est pour nous une condition sine qua non. Il faut un choc psychologique, que ce gouvernement s’en aille.
Ennahda se dit prêt à toutes les concessions, sauf celle du poste de premier ministre…
Cette question a déjà été sabordée par Ennahda lors de l’assassinat de Chokri Belaïd, même si Hamadi Jebali a reconnu l’échec de son gouvernement. Ils y viendront.
Le pouvoir repose sur une alliance des islamistes avec le président de la République, Moncef Marzouki, et le président de l’Assemblée constituante, Moustapha Ben Jaafar, tous deux de partis laïques. Votre proposition ne remet-elle pas aussi en cause cette troïka issue des élections ?
Pourquoi pas ? Nous n’irons pas pleurer sur leur tombe. Deux ans se sont écoulés pour rien, ou presque, sauf à dire qu’il faut agir autrement. Les islamistes ont contre eux leur gestion et la situation économique catastrophique dans laquelle nous nous trouvons. Ils ont essayé d’introduire des références religieuses dans la Constitution, ce qui a fait perdre du temps et créé un climat délétère. Les phosphates sont presqu’en faillite parce qu’on n’arrive pas résoudre un problème syndical et le tourisme, l’autre mamelle de la Tunisie, est en chute libre.
Tout ça, c’est à cause de déclarations catastrophiques et parce que nous ne sommes pas capables de maîtriser l’ordre public.
Quelle sera la légitimité d’un nouveau gouvernement non élu ?
Elle reposera sur le consensus. Nous n’avons pas le choix. Actuellement, ils sont, nous sommes tous dans l’illégalité. Les élections du 23 octobre 2011 avaient fixé un terme, un an, pour rédiger la Constitution. Nous sommes bien au-delà. Aujourd’hui, on nous annonce de prochaines élections pour le 17 décembre. Nous n’avons rien contre mais encore faut-il que la situation le permette. Il faut achever la Constitution, mettre en place la commission électorale et sept à huit mois sont ensuite nécessaires pour inscrire tous les électeurs. Dans le meilleur des cas, de nouvelles élections ne sont donc pas possibles avant au moins le premier semestre 2014.
Mais vous avez aussi revendiqué la dissolution de l’Assemblée nationale constituante ?
Oui, je l’ai fait dès le 6 février parce que la formule issue des élections du 23 octobre 2011, la troïka née de cette matrice, tout a échoué. Mais l’UGTT et l’Utica veulent maintenir l’Assemblée et nous nous inscrivons dans ce dialogue.
Si vous étiez au pouvoir, ne seriez-vous pas confrontés au même défi sécuritaire ?
Nous aurions pris des mesures bien avant. Nous avons été élevés avec le sens de l’Etat, or l’Etat apparaît aujourd’hui très absent. Il y a du laxisme. Le terrorisme prend des proportions graves, il s’est installé parce que le gouvernement n’a pas été vigilant.
Nous n’avons pas l’impression non plus que l’on recherche les assassins des opposants. On nous donne des noms, on en change… Le fait que ce soit des salafistes ne dédouane pas le gouvernement.
La mobilisation dans la rue se poursuit du côté de l’opposition tandis que les partisans d’Ennahda ont prévu de se rassembler. Un scénario à l’égyptienne est-il possible en Tunisie ?
La Tunisie n’est pas l’Egypte. Morsi avait été bien élu, avec plus de 52 % des voix. Il a été dégommé car il a fait autre chose que ce pour quoi il avait gagné et il n’a pas évolué. Mais si la situation reste bloquée, oui, le risque d’un scénario à l’égyptienne n’est pas exclu, on y arrivera tôt ou tard si rien ne change. Le sit-in place du Bardo va continuer. C’est une mesure de pression, pas une solution.
Source: Le Monde
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