
Pouria Amirshahi, député de la neuvième circonscription des Français de l’Étranger (Maghreb/Afrique de l’Ouest) répond à l’hebdomadaire Charlie Hebdo qui vient de donner un coup de frein aux défis révolutionnaires ou réformistes auxquels font face les Tunisiens.
«Charlie-Hebdo a choisi de publier de nouvelles caricatures de Mahomet. C’est son droit. Mais cela n’interdit à personne de porter un jugement politique sur sa démarche. À mon sens, le journal s’engage dans une mauvaise bataille et commet une faute.
Étant entendu que ce journal ne publie pas des dessins dans le seul but du rire, mais use du rire comme arme d’émancipation face aux pouvoirs en général et aux religions en particulier, ses rédacteurs et dessinateurs doivent accepter que la critique se place aussi sur le terrain historico-politique. Sauf à se considérer eux-mêmes comme irresponsables, ce qui n’est pas le cas puisqu’ils admettent avoir publié ces dessins en réaction aux manifestations en cours dans plusieurs pays.
C’est en effet dans un climat déjà particulièrement tendu au Sud de la Méditerranée que l’hebdomadaire a choisi de publier ces dessins, dont il ne me revient pas de juger du bon goût. Cependant, la décision volontairement provocatrice du journal offre une tribune à des groupuscules parfois violents, ennemis souvent déclarés de la Démocratie et qui ne portent pas les aspirations des peuples méditerranéens.
Or ceux-ci sont justement engagés dans une bataille historique, sous des formes diverses – révolutionnaires ou réformistes –, pour la construction d’États de droit, la séparation des pouvoirs et l’égalité sociale et politique. Si des artistes ou des intellectuels veulent, depuis Paris ou de n’importe quelle capitale occidentale, soutenir ces combats, dont l’issue est encore très incertaine, alors ils doivent avoir à l’esprit le paradoxe suivant : en engageant le débat sur le terrain religieux, ils affaiblissent dans le même temps le camp des démocrates, croyants ou non. En effet, le centre de gravité du débat public a dès lors du mal à résister au glissement vers l’identitaire, alors que l’enjeu culturel premier porté par les progressistes est précisément d’en sortir pour gagner leur combat sur un terrain politique.
À toutes ces citoyennes et citoyens engagés courageusement dans l’aventure démocratique, je veux dire que rien ne saurait remettre en cause la nécessaire coopération que la France doit renforcer avec les peuples qui bougent. Plus que jamais, face à la tentation du repli identitaire au Sud ou nationaliste en Europe, il y a autre chose à faire entre les deux rives de la Méditerranée que d’agiter les fantasmes, les haines et les peurs. (…).
J’espère que, plutôt que de camper sur des positions strictes de Droit français, heureusement préservées en France, chacun inscrira son action concrète en intégrant l’immense enjeu que nous fait vivre l’Histoire immédiate.
E.M.
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