
Dès janvier 2011, frappant l’opinion publique tunisienne de stupeur, il a été le seul intellectuel à mettre en garde contre les dérives de la révolution. La formule «du printemps arabe à l’hiver islamiste», qui est de plus en plus employée par les médias français, est de lui. Avant les élections du 23 octobre 2011, il a annoncé la victoire d’Ennahda et le début d’une descente aux enfers inévitable, avec comme horizon un régime «théocratique et totalitaire».
Dans son livre La face cachée de la révolution tunisienne (2011) il a clairement mis en garde : «Que je vous le dise tout de suite : derrière cette ivresse de la liberté et ce triomphe de la démocratie, se profilent trois poisons mortels : la tentation de l’intégrisme, la sublimation de l’anarchisme et l’abandon de la souveraineté. Au cas où mes compatriotes ne le sauraient pas encore, il y a pire que la dictature : l’anarchie. Et il y a plus tragique que l’anarchie : la guerre civile. Et il y a plus affligeant que la guerre civile : le retour du colonialisme».
Dans l’interview qu’il nous a accordée le 19 septembre 2012, il a déclaré que «nous assistons actuellement aux premiers balbutiements de la troisième phase qui va plonger la Tunisie dans une guerre civile identique à celle qui avait frappé l’Algérie». Mezri Haddad n’est plus seul. Le professeur Yadh Ben Achour a récemment déclaré que la Tunisie va vers «une dictature théocratique». Sadok Belaïd et Hichem Djaït prennent aussi leur distance. Passée l’euphorie révolutionnaire, l’intelligentsia tunisienne semble prendre conscience de la gravité de la situation. Retour à celui qui était seul contre tous pour savoir son opinion sur les derniers événements.
« Marzouki est comme son bienfaiteur Ghannouchi,
il pratique la duplicité et le triple langage »
Que pensez-vous de l’assassinat de Lotfi Nakdh ?
Mes condoléances d’abord à sa famille, à Nidaa Tounès et à mes amis de Tataouine qui se reconnaitront. C’est un acte barbare qui ne me surprend pas de la part de nos islamistes «modérés». Chassez le naturel et il revient au galop ! Mais il n’y a pas que les islamo-salafistes à en assumer la responsabilité. Il y a aussi les milices du CPR, qui font également parti de cette Ligue de protection de la révolution, dont Mohamed Abbou est le co-parrain avec Rached Ghannouchi.
Mais le président Moncef Marzouki, fondateur du CPR, vient de condamner publiquement ce lynchage !
Ceux qui se ressemblent s’assemblent. Marzouki est comme son bienfaiteur Ghannouchi, il pratique la duplicité et le triple langage. Lorsqu’on n’est plus d’accord avec les pratiques d’Ennahda, on démissionne. Le dilemme de Marzouki, c’est qu’il cherche à perpétuer sa légende de démocrate et de militant des droits de l’homme, tout en conservant de bonnes relations avec les islamistes, à qui il doit son accession à une présidence symbolique. Il a fait un pacte avec le diable depuis 1997 et il ne pourra plus s’en défaire. Idem pour Mustapha Ben Jaafar, chef d’orchestre de cette auberge espagnole qu’on appelle Assemblée constituante. Mes deux ex-amis sont plus coupables que Rached Ghannouchi. Ils sont les principaux recycleurs de l’islamisme «modéré», les promoteurs de l’imposture selon laquelle le mouvement Ennahda est l’équivalent des démocrates chrétiens en Europe. Maintenant que leurs partis sont devenus des coquilles vides et que beaucoup de leurs électeurs ont rejoint Nidaa Tounès ou la coalition de gauche, ils veulent se repositionner.
« Attention aux contradictions internes à Nidaa Tounès »
Vous avez justement changé de discours à l’égard de Nidaa Tounès et plus particulièrement vis-à-vis de Béji Caïd Essebsi que vous avez auparavant critiqué. C’est tactique ou opportuniste ?
Ce serait le cas si j’avais rejoint Nidaa Tounès et si je cultivais une quelconque ambition politique. J’ai définitivement tourné la page. Trop de concurrence et beaucoup d’embouteillages aux portes de la présidence, des ministères, des ambassades, des consulats… Je renoue avec ma vocation principielle et avec mon domaine de prédilection : la pensée et la philosophie politique. Dans ce domaine, il y a très peu de concurrence ! Par rapport à Si Béji, ce n’est pas moi qui a changé mais lui. N’a t-il pas reconnu récemment s’être trompé sur les islamistes ? Mon discours a donc changé parce que la position de Nidaa Tounès a évolué. Je salue cette initiative et j’attends davantage : un ancrage net et clair dans le bourguibisme, une démarcation pas seulement politique mais doctrinale de l’islamisme, si «modéré» soit-il, une visibilité parfaite de son programme politique, social, économique, culturel et diplomatique… Nidaa Tounès monte dans les sondages et je ne peux que m’en féliciter. Mais attention aux contradictions internes et aux décrus. A court terme, ratisser large et constituer un bloc idéologiquement hétérogène, est un atout majeur et un point fort. A moyen et long terme, c’est un handicap majeur et un talon d’Achille. Réussir en politique implique deux paramètres : la tactique et la stratégie.
« On pourrait s’attendre à un mini scénario à l’algérienne,
qui opposerait les islamo-salafistes et
les terroristes aux forces de l’ordre et à l’armée »
Je voudrai revenir à l’assassinat de Lotfi Nakdh. Certains n’hésitent plus à parler de guerre civile. Comme vous avez été le premier à évoquer ce danger, qu’en pensez-vous ?
Même si je l’ai employé il y a quelques mois, guerre civile est un terme impropre. Lorsque je l’ai utilisé, c’était dans le sens d’un cycle de violence et d’actions terroristes auquel la Tunisie n’échappera pas. Une guerre civile implique des forces politiques antagoniques et également armées. Ce n’est pas le cas en Tunisie, où Ennahda est la seule force qui bénéficie de l’appui financier de pays réactionnaires et wahhabites, qui a des militants déterminés à engager l’épreuve de force pour conserver le pouvoir, qui ont de l’expérience en matière de complots et de violence, et qui contrôle surtout les réseaux dormants du terrorisme, dont les vedettes sont rentrés de l’étranger ou ont été libéré de prison, et que Ghannouchi peut réactiver à tout moment. Ce à quoi l’on pourrait s’attendre, ce serait plutôt un mini scénario à l’algérienne, qui opposerait les islamo-salafistes et les terroristes aux forces de l’ordre et à l’armée.
Vous avez justement lancé en juin dernier un appel à l’armée qui a choqué les démocrates tunisiens. Vous voulez toujours que l’armée prenne le pouvoir ?
Je n’ai jamais appelé l’armée à prendre le pouvoir. Premièrement parce que cette décision ne lui appartient pas mais dépend du Pentagone. Deuxièmement parce que j’ai toujours considéré que, de même que la place des enturbannés est dans les mosquées, la place des militaires est soit dans les casernes, soit dans nos frontières pour défendre l’intégrité de nos territoires. Cet appel en 7 points était parfaitement clair : dissolution de l’Assemblée constituante et renvoie de ce gouvernement fantoche et incompétent, rétablissement de l’ordre républicain, rétablissement de la sécurité et de la paix civile, formation d’un gouvernement provisoire d’unité nationale en attendant d’organiser dans les six mois des élections législatives et présidentielles sans l’intervention des financements étrangers et des pseudo-ONG occidentales.
« A partir du 23 octobre, la Tunisie va rentrer
dans un nouveau processus que certains
souhaitent et que beaucoup redoutent »
Ce 23 octobre, avec la fin supposée de la légitimité de l’ANC, beaucoup s’attendent à une crise sociale et politique grave. Etes-vous toujours pour la dissolution de l’ANC ?
Oui, absolument et pour plusieurs raisons. Elle a été incapable de faire ce pour quoi elle a été élue, à savoir rédiger la fameuse constitution idéale. Beaucoup de ses membres ont fait preuve d’une insolence inimaginable en augmentant leur salaire et en voulant bénéficier d’une rente à vie. Enfin, sa légitimité est fixée au 23 octobre 2012, date au-delà de laquelle elle est de facto considérée comme illégale et illégitime. Je réitère par conséquent ce que j’ai dit dans mon appel du 13 juin. Quoiqu’il en soit, à partir du 23 octobre, la Tunisie va rentrer dans un nouveau processus que certains souhaitent et que beaucoup redoutent.
« La justice transitionnelle est une supercherie
qui perpétue le mythe de la «révolution du jasmin »
Dernière question au sujet de vos récentes déclarations à nos confrères d’ExpressFM. Vous avez défendu des figures emblématiques de l’ancien régime, comme Abdelaziz Ben Dhia, Ali Seriati, Mohamed Ghariani et Abdelwahab Abdallah. C’est une provocation ou une conviction.
C’est une position qui émane de ma conviction inaltérable dans le respect des droits de l’homme. J’avais d’ailleurs oublié de nommer Ridha Grira, Abdallah Kallel, Rafik Haj Kacem et surement d’autres qui sont arbitrairement maintenus en prison. Quoiqu’on puisse leur reprocher, ils ont droit à un procès juste et équitable. S’ils sont coupables, on les juge. S’ils sont innocents, on les libère. C’est ça l’Etat de droit. La basse vengeance et les procès politiques, même s’ils reflètent la Némésis du peuple, sont indignes d’un régime qui se targue d’être démocratique et respectueux des droits de l’homme. La justice transitionnelle est une supercherie qui perpétue le mythe de la «révolution du jasmin». A la vengeance qui est propre aux sociétés arriérées, je crois à la réconciliation nationale.
Propos recueillis par M.C.
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