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Ali Laarayedh : « Ennahdha va y laisser des plumes »

26 novembre 2012
in Interviews
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Le ministre de l’intérieur Ali Laarayedh a participé à Genève, à une conférence sur le thème « Printemps arabe et démocratie: rôle de la réforme de l’appareil sécuritaire », organisée par le bureau des Nations Unies en collaboration avec le Centre pour le Contrôle Démocratique des Forces Armées.

A Genève, il a pu souligner, dans une allocution prononcée devant un parterre de diplomates, d’académiciens et de représentants d’organisations internationales, les principales orientations de la réforme de l’appareil sécuritaire en Tunisie après la révolution. Il a, en outre, mis l’accent sur les réalisations accomplies et les projets élaborés dans ce domaine.

Interviewé par swissinfo.ch, Ali Laaarayedh a parlé de la situation en Tunisie, déclarant notamment qu’il n’y aura pas de recul concernant le statut des femmes et que les salafistes violents sont marginalisés.

Dans cette interview, publiée ce lundi 26 novembre, Ali Laarayedh est présenté comme l’islamiste qui a passé de nombreuses années dans les geôles du régime Ben Ali, où il a subi tortures et isolement et qui est devenu le chef du puissant ministère de l’Intérieur, qui gérait la répression brutale des islamistes, sous l’ancien régime.

Selon swissinfo.ch Ali Laarayedh est conscient que son parti Ennahdha essuie les plâtres de la révolution. Extraits…

« Je travaille avec tous les responsables,

y compris ceux qui m’ont peut-être

causé des ennuis »

swissinfo.ch : Quel était l’objectif de cette réunion ?

Ali Laarayedh: Cette réunion a permis de faire un tour d’horizon des réformes au sein des forces de sécurité tunisiennes après la révolution. Et ce pour savoir comment garantir les droits de l’homme, comment mettre en place une police républicaine qui échappe aux interférences politiques ou culturelles, comment faire des réformes structurelles pour assurer un contrôle par la société civile et le pouvoir législatif, et former des agents qui soient bien imprégnés des droits de l’homme.

Où en sont ces réformes ?

A. L.: Nous avons des projets avec différentes organisations internationales et plusieurs pays. Dans la majorité de ces projets, il y a la formation, les échanges de savoir-faire et la fourniture d’équipements. Nous voulons élever le niveau de nos cadres et de nos agents à tous les échelons des forces de sécurité.

Mais des voix critiques assurent que le courant ne passe pas entre vous et les corps de police ?

A. L.: Ce sont des commentaires infondés. Je maitrise mes dossiers. (…).

« J’ai parfois l’impression

d’être un chef de gouvernement »


Vous avez subi dans votre chair la répression du régime Ben Ali. Comment passe-t-on des geôles, de l’isolement, à la tête du ministère qui gérait cette répression ?

A. L.: J’ai même été condamné à mort en 1987. Mon arrivée à la tête du ministère de l’Intérieur concrétise la révolution qu’a connue la Tunisie. Personnellement, je laisse ce passé à l’histoire. Pour moi, la vraie victoire est celle des valeurs pour lesquelles j’ai combattu avec bien d’autres personnes. Nos objectifs sont en train d’être réalisés, le principal étant l’instauration de la démocratie.

Nous cherchons à établir non seulement un régime démocratique, mais aussi une société démocratique, c’est-à-dire des citoyens qui connaissent leurs droits et devoirs  et le sens du respect des droits de l’homme.

Je ne porte pas les séquelles des différentes périodes difficiles que j’ai passées. Je travaille avec tous les responsables, y compris ceux qui m’ont peut-être causé des ennuis, étant entendu que les responsables d’exactions passeront devant la justice.

Mais humainement, passer d’une cellule d’isolement à une charge aussi lourde, ça doit être fort comme expérience ?

A. L.: C’est fort, surtout quand je vois que le ministère de l’Intérieur de Tunisie est comme un Etat avec tous les domaines qui sont de sa compétence. J’ai parfois l’impression d’être un chef de gouvernement. C’est un travail dur, qui a été difficile à assimiler. (…).

« Le parti Ennahdha ressemble

aux partis chrétiens conservateurs »

Votre parti Ennahdha a montré de la compréhension à l’égard des salafistes avant de critiquer leur extrémisme. Mais leurs milices semblent aujourd’hui hors de tout contrôle et font régner la peur. Votre réaction ?

A. L.: Un peu partout dans le monde, il y a un problème avec le salafisme. Mais le salafisme est un phénomène social avec plusieurs courants. Il y a ceux qui sont pacifiques. Ils ont leur approche de la religion, de l’histoire, de la société.

Quant à la faction violente du salafisme, il a fallu du temps pour que les Tunisiens prennent conscience que condamner leurs actions violentes n’était pas une atteinte aux libertés. Les auteurs de violence sont aujourd’hui arrêtés et poursuivis en justice. Il faut que tout le monde respecte la loi. Pour les courants pacifiques du salafisme, c’est affaire de politique.

Je suis contre l’approche du salafisme. Au sein de notre parti Ennahdha, nous en avons une autre. Le parti Ennahdha ressemble aux partis chrétiens conservateurs. Il donne une bonne place à la religion comme source d’inspiration sur le plan personnel et familial. Mais son approche de la religion n’est pas tournée vers le passé. Il veut intégrer les différents acquis de l’humanité contemporaine avec notre identité arabo-musulmane, africaine, méditerranéenne. Nous voulons à la fois être dans notre temps et dans notre culture.

En Europe, comme en Tunisie, certain craignent un recul en matière de droits en particulier concernant le statut et les droits des femmes. Que leur répondez-vous ?

A. L.: Il n’y aura pas de recul sur les acquis de la femme. Les quelques factions qui les menacent sont très minoritaires. Ce qui compte, c’est de concrétiser ces droits dans la société, surtout dans les campagnes.

« Nous devons assumer nos responsabilités,

quitte à perdre toutes nos plumes »

Comme en Egypte, vous essuyez les plâtres de la révolution. Vous ne craignez pas de décevoir la population et de perdre les prochaines élections ?

A. L.: En effet, dans les périodes post-révolutionnaires, les gouvernements ont tendance à tomber comme des mouches et certains partis peuvent disparaître. Donc, nous allons laisser des plumes. Mais maintenant que le peuple nous a choisis, nous devons assumer nos responsabilités, quitte à perdre toutes nos plumes.

Frédéric Burnand, swissinfo.ch – Genève

(Source)


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