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Amira Yahyaoui: «Nous plaidons pour le bannissement du cumul des postes »

10 juin 2013
in Interviews
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Jeune femme pétillante et opiniâtre, exigeante envers elle-même, fille du juge dissident Mokhtar Yahyaoui, Amira Yahyaoui a quitté Paris pour rentrer à Tunis en janvier 2012. Elle fut d’abord militante des droits humains, puis Présidente de l’association Bawsala depuis 2001.

Après s’être distinguée avec le projet Marsad, l’observatoire de l’Assemblée constituante, l’organisation Al Bawsala tente à présent de suivre l’avancement du débat sur le projet de Constitution et de fournir des indicateurs de la progression des travaux de l’ANC. Espace Manager l’a rencontrée pour parler de son combat.

Espace Managerf: En quoi consiste au juste votre combat ?

Amira Yahyaoui: C’est la transparence de l’information au service de la « redevabilité ». C’est aussi informer les citoyens sur le rendement, la performance et les coûts de l’Assemblée. Ces informations aident à la promotion de la transparence et de la culture de «redevabilité », deux principes     chers à l’ONG Al Bawsala ».

L’association a pris ses quartiers dans un appartement de l’emblématique avenue Bourguiba. Sept personnes ont été recrutées. La moyenne d’âge est de 26 ans. Celle des députés se situe, elle, autour de 50 ans. Alors qu’environ 40% de la population a moins de 25 ans, les jeunes peinent à trouver leur place dans les partis, les institutions et même les associations.

Comment a réagi  Al Bawsala à propos du cumul des postes de ministres et de membres de l’ANC ?

Al Bawsala a réagi à la démission présentée par Khelil Zaouia de son poste d’élu à l’ANC.
Bien que survenue tardivement, « Al Bawsala considère cette décision comme étant responsable au moment où l’Assemblée entame la phase finale du processus de rédaction de la Constitution ».

Par ailleurs, nous plaidons pour une nouvelle culture politique où le cumul des mandats serait banni et ce à tous les échelons de la Collectivité territoriale au Gouvernement, en passant par l’Assemblée. Je mentionne également qu’il faut lutter contre l’émergence d’une aristocratie politique malsaine.

Al Bawsala a rappelé que trois élus, Abderrahmane Ladgham d’Ettakatol, Abdelwahab Maâter et Slim Ben Hemidène du CPR cumulent encore la fonction de ministres et d’élus.

Dans quelle ambiance travaille  l’ANC ?

Le temps s’écoule et les interventions se suivent et se ressemblent dans une cacophonie ambiante, des querelles entre les députés qui veulent tous prendre la parole, tous veulent exposer leurs points de vue …  le taux d’absentéisme des élus cumulant une fonction législative et une fonction exécutive est déplorable. Ces absences sont une marque d’irrévérence, et j’estime par conséquent qu’il faut plaider pour une nouvelle culture politique.

Comment évaluez-vous votre poids dans tout ce qui se passe à l’ ANC ?

La pression de notre  association a fini par payer. Parmi les milliers d’associations créées après la révolution, Al-Bawsala s’est rapidement imposée comme l’une de celles qui pèsent.C’est très important d’avoir l’arrogance de la jeunesse. On s’approprie l’Assemblée, on n’a pas de limites avec les députés, sauf la politesse. On considère qu’ils travaillent pour nous.

Les responsables avaient promis la transparence, le règlement de l’Assemblée garantit l’accès aux rapports. Mais concrètement, rien n’a bougé. Pour les votes, il a fallu bricoler un système, faute de liste nominative. Pour les documents, l’ONG doit compter sur la bonne volonté d’une demi-douzaine de députés acquis à sa cause.

Quelles sont vos ambitions ?

L’ONG a encore plein d’idées en tête. Une fois la Constitution adoptée, nous entendons nous porter partie civile pour «casser l’arsenal législatif de la dictature ».

Comment jugez-vous cette transition politique que vit le pays ?

Au lendemain du 14 janvier, les Tunisiens débordaient d’espoir avec une foi en des lendemains meilleurs. Tous les ingrédients étaient réunis pour réussir sans beaucoup de fracas cette transition, mais beaucoup ont déchanté depuis.

Malheureusement, les calculs politiciens ont pris le pas sur la vision politique, dans le sens noble du terme, la surenchère des « plus révolutionnaires que moi tu meurs » nous a fait perdre un temps précieux. Je reste optimiste pour l’avenir mais lassée par cette perte de temps, un temps précieux.

Pensez-vous que la société civile a un rôle à jouer ?

Une démocratie ne peut exister sans la participation de l’ensemble de la Nation. La société civile organisée n’a pas un rôle à jouer, elle le fait déjà au quotidien et particulièrement depuis le 14 janvier 2011. Les corps intermédiaires organisent et représentent les Tunisiens, leur adhésion est une condition sine qua none pour la réussite de la transition.

Quel bilan tirez-vous des deux ans écoulés ?

En termes de démocratisation, d’un point de vue politique et gouvernemental, c’est toujours la catastrophe. Le 14 janvier dernier, sur l’avenue Bourguiba, on a vu encore une fois cette logique de propagande autour d’une date. Cela avait un arrière-goût de 7 novembre. Mais il y a des côtés positifs, comme la transformation des gens. La peur des politiques n’existe plus, même si la peur existe. Les gens ont peur de l’avenir. À Tunis, ils sont terrorisés par les salafistes. Dans les régions, ils ont peur d’un retour de l’ancien régime, de la corruption – qui n’est pas partie, d’ailleurs. Mais les Tunisiens n’ont plus peur des politiques. Et la liberté d’expression est imposée par le peuple.

Lors des débats sur la Constitution dans les régions, quelles sont les principales revendications des citoyens ?

Les gens se fichent complètement de la Constitution, pas parce qu’elle n’est pas importante pour eux. En fait, ils ne se rendent pas compte à quel point elle l’est. Ils ne comprennent pas l’intérêt d’un texte de loi qui les protège. Dans les régions, la première problématique est d’ordre socio-économique. On ne parle pas des questions identitaires. On n’a jamais vu de gens demander par exemple un État islamique ou la charia. Mais, d’un autre côté, on n’a vu personne vouloir l’égalité homme-femme. On va dans des régions défavorisées qui souffrent de la saleté, de la qualité de l’eau, de l’accès à l’électricité… Pour eux, la révolution est la même. Et deux ans plus tard, ils demandent toujours plus de justice régionale et des droits socio-économiques.

Les députés d’Ennahda ont-ils la mainmise sur les décisions de l’Assemblée ?

Au contraire. Au début, les résultats aux élections de la Constituante ont donné la gueule de bois aux progressistes. Mais surtout, Ennahda a montré qu’il pouvait être divisé. C’est pour cela que je suis optimiste sur la Constitution, même si je suis inquiète de l’absentéisme. Il y a des articles de loi qui passent parce que tel ou tel bord est absent. Dans la Constitution, seul le préambule me fait peur. Il est très mauvais, très ambigu.

Propos recueillis par Abdelhamid Ferchichi

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