
C’est en grande pompe et sous escorte digne d’un président de la république que le prédicateur koweitien Nabil Aouadhi a foulé notre sol. Le cheikh a été reçu comme une rock star par les barbus qui lui ont témoigné une admiration sans limites. Et c’est à coups de fatwas et autres prêches que le cheikh a effectué sa tournée triomphaliste dans de nombreuses villes du pays.
Cette visite très médiatisée du cheikh koweitien, après celle tout aussi rocambolesque que celle effectuée, il y a quelque temps, par Wajdi Ghenim et le cheikh Youssef Qaradaoui, a fait couler autant de salive que d’encre.Décidément, le ballet incessant de ces prédicateurs étrangers dans notre bled, invités par des associations islamiques, et autres sympathisants d’Ennahdha, ne cesse de susciter de vives réactions.
Jugés persona non grata dans nombre de pays, certains prédicateurs à la réputation sulfureuse sont accueillis avec les grands honneurs dans la Tunisie post-révolutionnaire. Avec leur maitrise des techniques oratoires, leur don de haranguer les foules, ils ne trouvent aucune peine à attirer, durant leur « one man show » des marées humaines.
Mais c’est la venue du prêcheur koweitien qui a créé la bataille la plus rude entre islamistes et progressistes. Si la visite du cheikh a suscité une telle réaction dans la société civile, c’est que beaucoup, craignant l’instauration d’un Islam rigoriste, y voient une tentative d’endoctrinement des jeunes filles et une énième tentative d’islamisation d’une société tunisienne déjà fortement divisée.
Jamais prédicateur n’a fait l’objet d’autant de haine, d’hostilité et de rejet de la part d’une partie de la population. Des députés de l’ANC avaient même signé une pétition dénonçant le projet du prédicateur koweïtien de voiler les petites filles, pratiques jugées étrangères à la culture tunisienne.
Suffisamment pour que les autorités (et certains imams dans leur prêche) volent à son secours et lui présentent des excuses. Un imam en plein prêche n’a pas manqué de lui témoigner sa sympathie et lui présenter ses excuses et celles du peuple tunisien : « Au nom de tous les présents et suite aux innombrables coups de fil vous visant de la part des citoyens, je présente toutes nos excuses, honorable hôte, le cheikh et érudit, pour les propos humiliants que vous avez entendus lors de l’émission de la chaîne de télévision que vous connaissez. Nous nous excusons car ces propos proviennent de personnes qui ne nous représentent pas », a-t-il lancé.
La crispation était telle que le principal concerné est monté au créneau pour s’expliquer. Le prédicateur koweitien a pris la peine d’intervenir sur les ondes de Shems Fm affirmant qu’il n’était pas venu revendiquer le port du hijab pour les petites filles en Tunisie tel qu’on l’a montré sur une photo posant avec des fillettes en hijab.
Il a expliqué que les fillettes doivent naturellement porter le hijab en entrant à la mosquée, mais ne sont pas obligées de le faire ailleurs jusqu’à l’âge de la puberté. Le cheikh a fini par rejeter toute tentative de prosélytisme et ajouté qu’il n’est pas venu en Tunisie pour y enseigner l’islam, en réponse aux accusations émises à l’encontre des cheikhs wahabites. Bien au contraire, « j’apprends des oulémas de la Zitouna qui ont beaucoup de mérité à mes yeux », ajoute-t-il, admiratif.
Reste à savoir si la violence suscitée par une frange de la société civile à l’encontre du prédicateur n’est pas un peu trop exagéré. Depuis la révolution, l’on commence à humer le vent de la liberté, de la liberté d’expression et de la démocratie. Et qui dit démocratie dit droit à la différence. Et le droit à la différence, c’est aussi choisir ses modes de vie, ses cultes, sa tenue vestimentaire. Certaines familles conservatrices ne voient pas d’un mauvais œil que leur petite fille se voile durant la pré-puberté, et ce disent-elles, pour « qu’elle grandisse avec cette habitude vestimentaire ».
Certains pensent que nombre de stars arabes ou occidentales en décolleté et en jupe courte, ont toujours été accueillies dans nos murs sans que cela ne suscite la moindre indignation.
Certains observateurs avertis se posent aussi un certain nombre de questions. A savoir si nos théologiens et prédicateurs locaux sont tombés en disgrâce ? Pourquoi un tel intérêt, une telle euphorie face aux prédicateurs étrangers ? Nos théologiens ne connaissent-ils pas mieux que quiconque les réalités locales ? Ou bien est-ce l’adage selon lequel « Nul n’est prophète chez soi » qui se confirme de nouveau !
O.D.
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