Par Dr. Hamouda Ben Slama
256 Tunisiens auraient ouvert 349 comptes en Suisse auprès de la filiale suisse de l’établissement britannique HSBC (deuxième groupe bancaire mondial) et ils y auraient déposé 554,2 millions d’euros (plus de 1 milliard de dinars tunisiens ou mille millions de nos dinars) au 1e trimestre 2007.
C’est ce que révèle L’affaire Swiss Leaks, fruit d’une enquête menée conjointement par l’International consortium of investigative journalism (ICIJ) et le journal Le Monde. Vaste système d’évasion fiscale et de fraude à l’échelle mondiale avec plus de 100 000 clients de plus de 200 pays qui auraient déposé à Genève près de 200 milliards de dollars, sachant que ces chiffres semblent se rapporter aux seules transactions opérées au cours d’une période de 4 mois (début novembre 2006 à fin mars 2007) !
Qu’en est-il des montants des transactions avant et après cette période, dans cette banque et dans d’autres banques, on ne le sait pas encore mais il y a fort à parier que les transactions se sont opérées et poursuivies et que les chiffres dépasseraient de beaucoup ceux évoqués dans cette seule affaire. Des chiffres qui donnent le vertige et que le commun d’entre nous ne pourrait même pas imaginer sauf à les appréhender par comparaison : combien d’écoles, combien d’hôpitaux, combien de routes, combien d’emplois auraient pu être crées ou promus grâce à une partie de ces capitaux qui ont fui ?! …
Notre pays fait naturellement partie, mondialisation oblige, de ce triste palmarès de la fraude et de l’évasion fiscale à l’échelle planétaire, mais l’information n’est pas nouvelle et ne surprend guère les tunisiens qui savent et se doutent fort depuis bien longtemps qu’une partie de nos riches placent en Suisse l’argent qu’ils ont plutôt mal que bien acquis …
Je ne joue pas en évoquant cette question au moralisateur ou au justicier, d’autant plus que la justice de notre pays semble s’être auto saisie de l’affaire. Le Tribunal de première instance de Tunis et le juge d’instruction près du Pôle judiciaire financier viennent d’ouvrir une enquête contre toute personne citée dans cette affaire afin de rechercher leur éventuelle implication dans des opérations de blanchiment d’argent, en ayant profité de leurs fonctions ou statuts. Il reste à espérer que cette procédure judiciaire s’engage pour une fois et pour de bon, qu’elle troque l’opacité par la transparence qui fait souvent défaut dans ce genre d’affaire, et qu’elle aboutisse …
Au-delà de l’aversion et du choc que ce genre de révélations produisent toujours malgré tout chez ceux d’entre nous attachés aux valeurs de la citoyenneté, de la probité et de la justice (et nous restons nombreux à partager ces fondamentaux ), mon propos vise à noter deux ou trois choses qui me viennent à l’esprit en suivant cette affaire :
1- D’abord il faut faire la part des choses et éviter les amalgames et la stigmatisation ; il y a des riches chez nous comme ailleurs qui créent la richesse proprement et légalement, qu’ils soient résidents ou non, et qui se conforment aux procédures et aux réglementations en vigueur dans ce genre de transactions ; il faut éviter de les pénaliser et de les mettre dans le même sac que les spéculateurs qui s’enrichissent illégalement avec l’argent des autres et le bien public …
2- Les comportements spéculatifs, promus au rang de politique économique d’Etat par des pouvoirs totalitaires et des familles mafieuses (comme ce fut le cas dans notre pays notamment durant les dix dernières années avant la Révolution), ont malheureusement pris le pas sur l’économie réelle, celle de la production, de l’emploi et du labeur . Le marasme économique et social que vit actuellement notre pays est attribué à tort à la Révolution (bien que celle-ci n’ait pas permis jusqu’à maintenant de relancer la croissance et de mettre notre économie sur orbite !). On ne le rèpétera jamais assez: contrairement à ce qui est mis en avant pour critiquer les performances économiques de la Tunisie post révolution, notre économie n’allait pas bien avant le 14 janvier et ce à cause du règne de la spéculation sauvage destinée essentiellement à permettre l’enrichissement éhonté d’une poignée de courtisans et de laudateurs au détriment de l’appareil de production, des ressources du pays, des capitaux des banques publiques et même privées …
3- Il n’est donc pas étonnant que l’on se retrouve aujourd’hui avec des listings témoins de ces basses œuvres et comprenant essentiellement ces spéculateurs; comme il n’est pas étonnant que quelques uns d’entre eux continuent à officier et à distribuer leurs largesses aux décideurs influents du moment présent (partis politiques, associations de la société civile, médias …). Certains d’entre eux ont même sauté le pas puisqu’ils se sont même aventurés en politique à visage découvert ; comment expliquer et comprendre autrement l’intrusion de l’argent, de l’argent sale, dans les élections récentes et à tous les niveaux !?
4- Nous avons bien sûr dénoncé (et nous continuerons à le faire) ces dérives et les pratiques de ces lobbies de l’argent mal acquis mais nous nous posons aussi la question de savoir si ce combat n’est pas trop inégal ou perdu d’avance ?! Ces forces occultes savent s’adapter au terrain et à l’époque, profiter de la misère des gens pour acheter leurs votes, être en bons termes avec les détenteurs du pouvoir ainsi qu’avec les contre pouvoirs .
Les Constituants de l’ANC penchaient ces derniers mois vers l’adoption d’une loi d’exclusion politique contre les symboles de l’ancien Régime ; ils se sont ravisés au tout dernier moment et ils ont à mon avis bien fait de se raviser ; mais même s’ils avaient adopté cette loi, elle n’aurait touché que très peu de ces spéculateurs qui, eux détiennent un pouvoir réel (y compris une capacité de nuisance) autrement plus important que celui des politiques, des anciens ministres et des anciens responsables de l’ancien parti au pouvoir !!…
Un long travail est à faire qui doit interpeller les élites de ce pays, politiques ou autres, et les pousser à faire preuve de vigilance citoyenne, non pour moraliser la vie publique (je n’aime pas beaucoup ce concept), mais surtout pour engager un combat ferme et frontal contre ces pratiques répréhensibles qui insultent l’intelligence, font le lit de la médiocrité et risquent de compromettre davantage le développement de notre pays en hypothéquant davantage les grands équilibres et les chances de progrès des générations actuelles et futures …
H.B.S.