
Je me contenterai dans cet article de faire quelques observations d’ordre général sur la communication économique telle qu’elle existe après la révolution à la lumière de la réunion périodique de la cellule d’information, tenue dernièrement par le Ministère du commerce surtout que notre économie et notre commerce extérieur abordent aujourd’hui un virage déterminant après l’accès de la Tunisie au statut tant envié de partenaire avancé de l’Union Européenne depuis le 19 novembre 2012.
Selon le rapport dans les journaux sur cette conférence de presse, la Tunisie entamerait à partir de 2013, les négociations au sujet de l’Accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca) avec l’Union européenne (UE). Le parachèvement des négociations, à ce sujet, est prévu pour fin 2013, cet accord constituerait l’un des principaux mécanismes de « partenariat privilégié» entre la Tunisie et l’UE au cours de la prochaine période.
L’Aleca serait également l’une des principales composantes du plan d’action Tunisie-UE et sur la base duquel la Tunisie se verrait accorder le statut de partenaire privilégié de l’Europe. L’attribution de ce statut à la Tunisie est effectivement intervenue le 19 novembre 2012, dans le cadre de la tenue de la 9e édition du conseil d’association Tunisie-UE. L’Aleca s’inscrirait donc dans le cadre d’une évolution normale des relations économique et commerciale entre la Tunisie et l’Union européenne. .
Il aurait été rappelé, à cet égard, l’instauration depuis janvier 2008, de la zone de libre-échange des produits industriels entre l’UE et la Tunisie, dans le cadre de la concrétisation du plan d’action de la politique de voisinage pour la période (2005-2010) et de l’harmonisation des législations.
Il apparaîtrait également d’après la récente conférence de presse qu’à travers l’analyse de l’évolution du libre-échange des produits industriels entre la Tunisie et l’UE il ressortirait une augmentation des exportations tunisiennes vers l’UE, une amélioration du taux de couverture des exportations par les importations, notamment avec la France et la Grande- Bretagne.
Pour le profane ces informations apparaissent rassurantes mais ce n’est pas évident pour les experts et d’ailleurs il est temps qu’au sein de la constituante on apprenne à discuter chiffres et non plus à se gargariser d’invectives.
Ce n’est pas évident pour plusieurs raisons. D’abord Il faut faire la part entre les exportations des entreprises résidentes et des entreprises résidentes. Depuis la création de la Loi dite de 72 sur les investissements Off shore, le tissu industriel exportable s’est concentré dans le secteur textile. Or l’absence d’obligation de rapatriement du revenu des exportations pour les entreprises off-shore fait que ce revenu ne soit pas automatiquement recyclé dans l’économie tunisienne et fait qu’il n’y ait pas de véritable valeur ajoutée pour les produits exportés puisque le seul impact de l’attraction des investissements off-shore est la création d’emploi à faible coût. L’extension de la même logique pour les autres secteurs nous fait aboutir aux mêmes conclusions.
Ce n’est que en rendant le rapatriement obligatoire dans une économie où la convertibilité totale du Dinar n’est pas encore acquise , en rendant le produit tunisien exporté plus intégré en faisant intervenir d’autres facteurs de production et non pas seulement la main d ‘œuvre, en rendant cette main d’œuvre plus spécialisée et en augmentant ainsi les chances de transfert de savoir faire et en maîtrisant le circuit de distribution à l’international pour amener l’entreprise exportatrice à générer davantage de profit notamment pour l’entreprise exportatrice dans le secteur textile qui passerait de la sous-traitance à la co-traitance que l’on peut mesurer avec plus de rigueur le degré d’équilibre de la balance commerciale de la Tunisie tous partenaires confondus.
Qu’en est-il pour le secteur des services?
L’équilibre général de la balance des paiements qui inclut à la fois les échanges dans le secteur des biens et dans celui des services est encore plus significatif pour mesurer le degré de santé de notre économie à l’international.
Il est temps par conséquent lorsqu’on donne des informations aux journalistes économiques, par conséquent à l’opinion, présentant des données plus précises et plus mesurables sur le plan chiffré. La perpétuation d’une information vague est de nature à induire en erreur l’opinion. C’est valable en matière de différentiation entre la valeur et les quantités des exportations des entreprises résidentes et celles des entreprises résidentes. La communication des valeurs aux prix courants et en prix constants est une autre subtilité car le taux du dinar n’est pas fixe par rapport à celui des devises étrangères. Une autre subtilité consiste à communiquer les valeurs des exportations en FOB (Free on Bord) et le la valeur des importations en CF (Coût et Fret) mais en en demande pas tant à nos communicateurs économiques.
La seconde remarque qu’il fallait faire quand on annonçait l’accès de la Tunisie au statut de partenaire avancé de l’Union Européenne, c’était de dire que la Tunisie n’avait pas été la première à le faire et de dire que le Maroc l’avait précédée. Cette précision n’est pas gratuite car comme nous le verrons plus loin, il existe des efforts au plan multilatéral à accomplir pour que les pays du sud de la Méditerranée relèvent ensemble ce défi à la fois difficile et exaltant.
Par ailleurs quand on annonce que le parachèvement des négociations au sujet de l’Accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca) avec l’Union européenne (UE) est prévu pour fin 2013, il faut comprendre qu’il s’agit d’un délai très court. Par conséquent il est important de savoir ce qu’on va négocier? Et lorsqu’on dit que cet accord allait constituer » l’un des principaux mécanismes de partenariat privilégié, il fallait savoir à quoi on allait s’engager.
On disait en outre que le champ d’application de l’Aleca ne devra pas se limiter au volet tarifaire pour favoriser les échanges commerciaux et faciliter l’accès des produits et services tunisiens au marché européen. Mais savait-on aussi qu’on allait libéraliser les services des pays européens sur le marché tunisien?
Par ailleurs on affirmait que les mesures d’accompagnement qui pouvaient atteindre 1000 millions de dinars par an ne pouvaient qu’être bénéfiques à notre pays, sa stabilité et son développement …à condition de bien ficeler les dossiers…
Nous y voila: Dans ce contexte en introduisant la négociation du secteur des services avec l’Union Européenne, il va falloir comprendre qu’il faudra mettre les services tunisiens à niveau sur le marché local.
A ce niveau que les négociations multilatérales des services dans le cadre de l’OMC, se passent à l’échelle du GATS mais que rien n’interdit de négocier en parallèle au niveau bilatéral les services dans le cadre des accords de libre échange comme celui qui nous lie à l’Union Européenne. On sait également que certains services comme celui des services financiers avaient commencé à être libéralisés en pratique en Tunisie car il était considéré comme déjà mis à niveau. Mais que peut-on dire d’autres services comme celui de la restauration? De la location de voitures? De l’édition? Est-on prêt ou serait-on prêt en temps utile d’accueillir la concurrence européenne sur notre propre marché pour ces services ou d’autres où le savoir faire et l’expérience battent à plate couture nos maigres disponibilités?
En fait si pour les biens la Tunisie avait pour habitude de protéger l’industrie tunisienne naissante par des mesures tarifaires (bien que les mesures non tarifaires de protection des biens ne soient pas exclues non plus), la protection pour les services se faisait par la protection non tarifaire comme l’exigence de formalité et de procédures lourdes d’accès sure le plan administratif, l’exigence de cautions financières, etc…
La libéralisation des échanges dans le secteur industriel a bien sûr progressivement disparu et la protection douanière n’existe pratiquement plus ou devient de plus en plus faible tant au plan multilatéral qu’au plan bilatéral dans le cadre de la libéralisation du marché tunisien, mais il ne faut pas oublier qu’il existe dans les accords de libre échange des clauses de sauvegarde, qui impliquent notamment des moratoires dans l’application de l’accord conclu.
Mais le vrai instrument de rééquilibrage dans le système des accords de libre échange est la formation. L’Union Européenne met ainsi à la disposition de la Tunisie un budget pour le financement de la formation en vue de la mise à niveau dans le secteur des services, qui une fois obtenue constitue le baromètre de la réussite du partenariat avancé, de et il est important que ce créneau soit bien exploité et ne soit pas détourné.
Nous revenons ici à la coordination des efforts des partenaires du Sud. Existe-t-il une harmonisation des besoins communs du Maroc et de la Tunisie vis-à-vis de la demande en formation dans le secteur de l’édition à partir de l’Union Européenne par exemple?
C’est là où les organismes professionnels au niveau de chaque pays peuvent intervenir et coordonner leurs efforts.
Et l’accès au marché européen?
Dans le cadre du partenariat avancé aussi bien dans le secteur des biens que des services on ne peut pas négliger les conditions d’accès au marché européen notamment au niveau de la liberté de circulation et de la liberté d’entreprendre. Ceci entend à la fois un caractère moins étanche des frontières territoriales et des conditions de séjour moins rudes en territoire étranger traduites par une capacité de création ou de délocalisation d’entreprises tunisiennes par l’ouverture de filiales ou de bureaux de liaison dans de bonnes conditions.
Il est évident que les pays européens ont commencé à comprendre qu’il fallait faciliter la circulation des hommes d’affaires tunisiens dans leurs pays et les cellules spécialisées dans les chambres de commerce mixtes facilitent l’octroi de visas en cas de besoin. Mais la sous-traitance des services de visas par la France et le fait de confier la formalité des visas est-il de bon augure? Pour les grosses entreprises la solution est aisée car les prospecteurs et les délégués peuvent obtenir des visas longue durée (annuels, triennaux) mais quand est-il des entreprises individuelles ou des petites PME exportatrices? Par conséquent ce problème de la circulation des personnes doit être bien négocié dans l’année qui vient pour ne pas laisser de vide difficile à combler.
De même en est-il en matière d’accords étatiques sous la houlette des réunions des commissions mixtes bilatérales pour permettre d’assouplir les conditions d’installation à plus long terme des entreprises tunisiennes sur le sol européen.
Davantage de transparence
Enfin, il existe un problème très important que les cellules communication des Ministères de l’Industrie ou du commerce tunisien doivent résoudre.
La communication économique ne concerne pas uniquement le simple citoyen qui souhaite être informé de l’impact de la conclusion de cet accord de partenariat avancé, mais aussi l’opérateur économique. Ainsi quels sont les opportunités pour les consultants de participer au programme de mise à niveau en matière de biens et de services.
Il ne faudrait pas que cette opportunité extraordinaire de mobilisation de toutes les compétences tunisiennes soit mise en berne et devienne opaque pour les intéressés. Quel est par exemple le budget global et par secteur alloué par l’union européenne pour la formation ? Où faut-il soumettre sa candidature pour participer? Nous devrions éviter de reprendre les mauvaises habitudes de l’ancien régime basées sur le clientélisme et le « copinisme » d’autant qu’un partenariat avancé suppose une avance dans les mentalités.
A-t-on par ailleurs entrepris de donner toute la publicité nécessaire dans la presse écrite, audiovisuelle et électronique sur ce partenariat avancé et les conditions de se réussite? Je ne le pense pas au vu du faible impact que j’ai constaté dans nos médias sur la question.
Je me suis limité bien sûr au partenariat avancé sur le plan économique, mais il faut aussi savoir que le partenariat avancé implique un climat politique sain où le népotisme, la corruption et le favoritisme ne sont pas de mise, et cela passe notamment par la différentiation dans nos institutions du parti de l’état…mais cela nécessiterait certainement un autre article.
Hatem Karoui : Conseiller en exportation
Discussion about this post