
Pour l’ex-patron du Quai d’Orsay, l’armée égyptienne aurait dû laisser le processus démocratique aller jusqu’à son terme.
leParisien.fr: Les violences continuent au Caire. L’Egypte est-elle en train de basculer dans la guerre civile?
Bernard Kouchner: Malheureusement, c’est à craindre. Nous sommes dépassés par l’abjection des massacres. Celui de mercredi (près de 600 morts) était inimaginable, effrayant. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : il a été commis par l’armée contre les Frères musulmans. Même si cela ne nous fait pas plaisir, même si les islamistes ne sont pas nos amis. Cette répression est inacceptable. Il s’agit peut-être du début d’une longue guerre civile. Cela ne s’arrêtera certainement pas là.
Mais on ne jette pas un président élu en prison pour autant
Les Frères musulmans ont annoncé qu’ils poursuivraient leur mobilisation coûte que coûte…
Cela ne m’étonne pas, c’est un mouvement très structuré, bien implanté, qui existe depuis 1928. La démocratie doit exiger que l’on respecte son verdict. Il y a eu des élections libres en juin 2012, et on ne peut pas interrompre le processus par un coup d’Etat sous prétexte que les mesures prises ne plaisent pas. Ou alors il faut arrêter de parler de démocratie sans arrêt. En Egypte, bien sûr, la période était difficile. Et Morsi n’avait pas réussi. C’est vrai aussi que, le 30 juin 2013, il y a eu des millions de personnes dans la rue pour dire non aux Frères musulmans. Mais on ne jette pas un président élu en prison pour autant.
Etablissez-vous un parallèle avec ce qui s’est passé en Algérie dans les années 1990?
Oui. Evidemment, les deux cas ne sont pas totalement identiques. Il n’en reste pas moins qu’en Algérie l’armée a également empêché les islamistes d’exercer le pouvoir qu’ils avaient remporté dans les urnes. Ce fut le départ d’un affrontement de dix ans avec des dizaines de milliers de morts (NDLR : entre 150 000 et 200 000). Cela ne me fait pas plaisir de dire ça, mais il fallait que l’expérience des Frères musulmans aille à son terme en Egypte. Quitte à changer de majorité, le cas échéant, aux élections suivantes.
Que peut faire la communauté internationale aujourd’hui?
L’Europe et les Etats-Unis doivent conditionner leur aide financière à l’Egypte à un retour au calme, au rétablissement de la démocratie, à plus de liberté, y compris pour les Frères musulmans, et à la perspective de nouvelles élections avec un calendrier qui restera à définir. L’Europe verse quand même 5 milliards par an. Or, pour l’instant, on ne l’a pas entendue. Catherine Ashton, la représentante de l’UE pour les affaires étrangères, a certes rendu visite à Mohamed Morsi en prison. C’était bien, c’était un joli geste. Mais enfin, cela ne suffit pas. L’Europe ne parle pas d’une voix commune, elle ne s’exprime pas clairement. C’était le moment, nom de nom! Quelle déception !
Les pays musulmans se divisent aussi…
Oui. On voit désormais les lignes de fracture s’afficher au grand jour. Avec cette immense bagarre entre chiites et sunnites. Et même à l’intérieur de ces ensembles, chacun joue sa partie. L’Arabie saoudite soutient l’actuel pouvoir (et les salafistes) à coups de milliards de dollars. Les Frères musulmans, eux, sont proches du Qatar. Aujourd’hui, le Moyen-Orient est à feu et à sang.
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