Aujourd’hui, Béji Caïd Essebsi clôt sa campagne sur l’avenue Habib Bourguiba. Quel est le message?
(Par Abdelaziz Belkhodja) Le 14 janvier, nous avons rêvé de justice, de démocratie, de liberté. Le rêve était si fort qu’il a expulsé la dictature, au prix de centaines de morts et de milliers de blessés. On voulait alors extirper la Tunisie de ses tares, on voulait la justice et la prospérité.
Mais dans l’euphorie révolutionnaire, on avait oublié un cauchemar d’un autre temps, qui arriva en fanfare, de Londres. Ses « enfants » sont alors sortis de l’ombre, avec leur barbe, leur lapidation, leur takfir et leur infinie violence. Ils ont fini par exploser un pays uni qui venait de gagner sa liberté. Mais les Tunisiens, qui venaient d’abattre l’un des pires systèmes policiers de la planète, n’étaient pas prêts à abandonner des libertés chèrement acquises contre un « merdier oriental » commandité par des émirs furieux des puissantes idées révolutionnaires qui faisaient vaciller leurs trônes. Quatre terribles années de chaos, de crises et de meurtres, furent nécessaires pour que la Société Civile tunisienne en finisse avec les « dé-tourneurs » de révolution.
Bien sûr, on aurait préféré que la résistance de la Société Civile soit couronnée par la réussite du mouvement politique qui porte ses idées, le progressisme. Mais ce dernier était bien mal servi par des leaders malades de pouvoir et capables de toutes les voltes face pour y accéder. Conscients des limites du mouvement progressiste, les Tunisiens ont préféré le fiable nationalisme qui a fini par l’emporter sur l’aventurisme hypocrite d’une Troika contre nature.
Mais après la victoire, que faire?
Le mouvement national tunisien porte en lui — quelque soit son discours actuel — les tares du passé. Clientélisme, « phagocytage » de l’Etat, culte du chef, népotisme et leurs conséquences néfastes, corruption comprise. Seul le progressisme pourra dépasser ces terribles défauts. Mais quel progressisme? Celui qui est en lambeau? Aucun mouvement progressiste n’est capable, aujourd’hui, d’être au premier plan. Souffrant d’une dispersion chronique, d’un discours toujours incommunicable, d’une audience élitiste, il reste organiquement inefficace car même si c’est la société civile qui a initié la résistance à la Troika, c’est le mouvement nationaliste, avec ses fantassins, qui lui a donné la victoire. En somme, les progressistes sont devant le dilemme d’un état-major pléthorique, sans soldats.
Beaucoup de progressistes l’ont compris et sont entrés dans les rangs de Nida. Là, ils côtoient la vieille machine, si bien huilée qu’elle a une capacité de mobilisation quasi mécanique. Cette capacité de mobilisation est incontournable, car en face, une autre machine, aussi bien huilée, a des objectifs supra-nationaux. La différence entre les deux machines? L’une a un contenu démagogique et anachronique, l’autre n’est qu’un contenant. Comment remplir ce contenant au lendemain de la victoire? La nature a horreur du vide. Le vide sidéral de la Tunisie post bourguibienne a entraîné la corruption puis la gabégie. La révolution a un contenu politique édifiant. Toute révolution est avant tout un amas d’idées, porteur d’espérance mais aussi d’une puissante vision.
Cette vision existe. Elle ne demande qu’à être formalisée. C’est le travail des progressistes. Formaliser une révolution n’est pas pondre des programmes. C’est respecter le peuple, lui accorder justice et lui donner une vision puissante et rationnelle de son avenir, vision portée par de grandes réformes et réalisations économiques. C’est ce que les progressistes se doivent de réaliser, sous l’égide des nationalistes, pour que l’héritage révolutionnaire enrichisse l’héritage national dont il est issu, et que la Tunisie se réconcilie avec son histoire.
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