Il y a des visites qui réveillent bien plus que les souvenirs. En me rendant en ce deuxième jour de l’Aid aux cimetières de Sidi Yahya à El Omrane et du Jellaz pour réciter la Fatiha à la mémoire de mes parents, j’ai été frappé par l’état de dégradation avancée de ces lieux censés incarner le respect, le recueillement et la mémoire collective.
Au-delà de la douleur intime que porte chaque visiteur, un autre malaise s’impose désormais : celui de voir les cimetières tunisiens progressivement livrés à l’abandon, tandis que la gestion des tombes devient un véritable commerce.
Au cimetière du Jellaz, haut lieu historique remontant à l’époque hafside et chargé de mémoire nationale, les allées dégradées, les herbes envahissantes et le manque d’entretien donnent l’impression d’un patrimoine oublié. Même constat à Sidi Yahya, où plusieurs familles dénoncent l’absence de maintenance régulière et la détérioration des infrastructures de base.
Face au retrait progressif des municipalités, des entrepreneurs privés occupent désormais une place croissante dans l’aménagement des tombes. Résultat : les prix explosent. Construire ou rénover une tombe est devenu inaccessible pour de nombreuses familles modestes. Marbre, clôtures, revêtements, entretien : tout se facture à des tarifs parfois exorbitants, transformant la dernière demeure en marché lucratif.
Cette marchandisation de la mort crée une inégalité choquante jusque dans les cimetières. Certaines sépultures deviennent imposantes et luxueuses, tandis que d’autres tombes tombent dans l’oubli, faute de moyens pour les entretenir.
Pourtant, les cimetières ne sont pas de simples terrains funéraires. Ils sont des espaces de mémoire, des archives silencieuses de l’histoire sociale et familiale tunisienne. Leur préservation devrait relever d’une responsabilité publique et collective.
La question dépasse donc le simple entretien des tombes. Elle interroge notre rapport à la dignité, à la mémoire et au patrimoine. Peut-on accepter que des lieux sacrés soient abandonnés par les pouvoirs publics tout en devenant un secteur rentable pour quelques-uns ?
En quittant le Jellaz et Sidi Yahya après avoir récité la Fatiha pour mes parents, un sentiment amer demeurait : celui d’une mémoire collective qui s’effrite lentement, au rythme des mauvaises herbes, des tombes fissurées et du silence des autorités.
B.O

