Par Brahim Oueslati
La lourde défaite concédée par la sélection tunisienne face à la Suède lors de son entrée en lice à la Coupe du monde a provoqué une onde de choc chez les supporters et les observateurs du football national. Comme souvent dans de telles circonstances, les critiques fusent, les responsabilités sont pointées du doigt et les débats s’enflamment sur les plateaux de télévision comme sur les réseaux sociaux. Mais au-delà de la déception légitime suscitée par le résultat et la manière, la véritable question est de savoir si cet échec servira enfin de déclencheur à une réflexion profonde sur l’avenir du football tunisien.
Car les contre-performances répétées de ces dernières années ne peuvent être réduites à un simple accident de parcours. Elles sont le symptôme de dysfonctionnements plus profonds qui touchent aussi bien la gouvernance du football national que la formation, la détection des talents, l’organisation des compétitions et les choix techniques opérés à tous les niveaux.
Pourtant, l’histoire du football tunisien démontre qu’il est possible de rebondir après les plus grandes désillusions. Le succès n’est jamais le fruit du hasard. Il est le résultat d’une volonté politique affirmée, d’une vision stratégique claire, d’une gestion rigoureuse et d’un environnement favorable à la performance.
En 1994, la Tunisie accueillait la Coupe d’Afrique des nations avec de grandes ambitions. Mais l’aventure s’acheva prématurément après une élimination dès le premier tour à la suite d’une défaite contre le Mali et d’un match nul face au Zaïre. Le choc fut immense. Contrairement à ce qui se produit souvent aujourd’hui, les responsables de l’époque assumèrent leurs responsabilités. Le bureau fédéral présidé par Moncef Foudhaili démissionna et céda la place à une nouvelle équipe conduite par Raouf Ennajjar.
La nouvelle direction comprit rapidement que le redressement passait avant tout par des choix compétents et cohérents. Elle recruta ainsi le technicien polonais Henryk Kasperczak, dont les compétences et l’expérience étaient reconnues au niveau international. Celui-ci bénéficia de la confiance de ses dirigeants et du temps nécessaire pour construire une équipe compétitive. Deux ans plus tard seulement, la Tunisie atteignait la finale de la CAN 1996 en Afrique du Sud avant de retrouver la Coupe du monde en 1998, mettant fin à une absence de vingt ans sur la scène mondiale.
Dix ans après, une nouvelle étape décisive fut franchie. En 2004, la Tunisie accueillait une nouvelle fois la Coupe d’Afrique des nations. À la tête de la Fédération tunisienne de football se trouvait Hammouda Ben Ammar, personnalité respectée et rassembleuse. Son choix de confier les destinées de la sélection nationale à Roger Lemerre allait s’avérer déterminant. Entouré d’un groupe de joueurs talentueux et complémentaires, le technicien français réussit à bâtir une équipe solide et ambitieuse.
Le résultat demeure l’un des plus grands exploits du sport tunisien : la conquête du premier titre continental de l’histoire du pays après des victoires de prestige contre le Sénégal, le Nigeria et le Maroc. Dans la foulée, la Tunisie valida également son billet pour la Coupe du monde 2006 en Allemagne.
Dans les deux cas, la réussite ne fut pas uniquement celle des joueurs ou des entraîneurs. Elle fut avant tout celle d’un système qui avait décidé de se donner les moyens de ses ambitions. L’État avait alors mobilisé l’ensemble des ressources nécessaires à la réussite du projet. Tous les moyens matériels, logistiques et humains avaient été mis à la disposition de la sélection nationale. Les stages de préparation, les matches amicaux de haut niveau, les infrastructures, l’encadrement administratif et technique ainsi que les conditions de travail répondaient aux standards des grandes nations du football.
Plus encore, les projets sportifs bénéficiaient d’un suivi régulier au plus haut sommet de l’État. Les différents intervenants œuvraient dans la même direction et autour d’objectifs clairement définis. Cette stabilité institutionnelle, conjuguée à un soutien médiatique et populaire important, créait un environnement propice à la performance et à l’émergence d’une véritable culture de la gagne.
C’est précisément cette cohérence qui semble aujourd’hui faire défaut. Les changements fréquents, l’absence de vision à long terme, les conflits récurrents et les hésitations dans les choix stratégiques ont progressivement fragilisé l’édifice. Les résultats observés sur le terrain ne sont finalement que le reflet d’une crise plus profonde qui exige des réponses structurelles.
Au regard de l’importance de ce dossier, et quelle que soit l’issue des deux rencontres restantes de la phase de groupes, le moment paraît venu d’engager une réflexion nationale dépassant le cadre d’une simple compétition ou d’un résultat ponctuel. L’avenir du football tunisien ne peut dépendre d’un éventuel sursaut lors des prochains matches ni d’une qualification hypothétique. Les problèmes actuels sont plus anciens et plus profonds que les résultats d’un tournoi.
Il appartient désormais au président de la République de prendre les décisions qu’il estimera nécessaires afin d’ouvrir une nouvelle phase pour le football tunisien. Une réorganisation des structures dirigeantes, un renouvellement des responsables ayant échoué dans leur mission, une évaluation du travail accompli par le staff technique ainsi qu’une réflexion sur le rôle des différents acteurs institutionnels figurent parmi les pistes qui pourraient être envisagées.
Plus fondamentalement encore, la Tunisie a besoin d’une personnalité nationale reconnue pour sa compétence, son intégrité, son sens de l’État et sa capacité à rassembler autour d’un projet ambitieux. Une personnalité capable de concevoir et de mettre en œuvre une stratégie de long terme, fondée sur la formation, la gouvernance moderne, la stabilité et l’excellence.
L’histoire du football tunisien l’a démontré à plusieurs reprises : lorsque la volonté existe, que les compétences sont choisies avec discernement et que les moyens nécessaires sont mobilisés, les résultats suivent. Le succès ne vient jamais par hasard. Il se construit avec patience, méthode et détermination. C’est peut-être la principale leçon que la défaite face à la Suède devrait aujourd’hui rappeler à tous.

