À chaque grande désillusion de la sélection nationale tunisienne, la déception atteint son paroxysme. Des centaines de milliers de supporters expriment leur colère et réclament des comptes au sélectionneur, aux joueurs et aux responsables de la Fédération Tunisienne de Football.
Comme après chaque échec, les accusations fusent, les responsabilités sont recherchées et les appels au changement se multiplient.
Pourtant, le plus surprenant dans ces réactions est de voir tant de Tunisiens — y compris parmi les prétendus experts du ballon rond — s’étonner encore de ces résultats. Car les contre-performances de l’équipe nationale ne sont ni accidentelles ni exceptionnelles. Elles constituent la suite logique de la lente et interminable dégringolade du football tunisien et du pourrissement continu de son environnement.
La sélection récolte ce que le système a semé
L’équipe nationale n’est finalement que le reflet fidèle de l’état réel du football tunisien. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays qui ne dispose ni des infrastructures, ni des moyens, ni de la vision stratégique, ni des compétences nécessaires pour bâtir un football moderne et performant ?
Les faits sont pourtant éloquents.
La Tunisie ne dispose pratiquement que d’un seul stade homologué pour accueillir des compétitions internationales de haut niveau : le stade de Radès. Cette situation, à elle seule, illustre l’ampleur du retard accumulé en matière d’infrastructures sportives par rapport à des pays comme le Maroc, l’Algérie ou encore la Libye.
La sélection miroir d’un football en déclin
La gouvernance du football national traverse, quant à elle, l’une des périodes les plus critiques de son histoire. Pour beaucoup d’observateurs, le bureau fédéral actuel figure parmi les plus contestés que le football tunisien ait connus. Les conflits internes, les décisions controversées et l’absence de vision à long terme ont fini par affaiblir davantage un secteur déjà fragilisé.
Les compétitions nationales sont elles-mêmes gangrenées par les soupçons de favoritisme, les polémiques récurrentes, la violence dans les stades et le manque de crédibilité des institutions chargées de les encadrer. La Ligue 1 tunisienne, autrefois une référence régionale, est aujourd’hui loin des standards des meilleurs championnats arabes et africains. Dans un tel contexte, il devient difficile de former des joueurs capables de rivaliser au plus haut niveau.
Les stades offrent également un spectacle désolant avec les restrictions imposées au public, les interdictions fréquentes frappant les supporters visiteurs, l’exclusion des mineurs de certaines rencontres ainsi que les violences et débordements qui continuent d’entacher les compétitions.
Les clubs, de leur côté, sont pour la plupart au bord de l’asphyxie financière. Les dettes s’accumulent, les sanctions de la Confédération africaine de football et de la FIFA se multiplient, tandis que plusieurs dirigeants semblent davantage subir les événements que mettre en œuvre une véritable stratégie de développement sportif.
La situation des joueurs reflète elle aussi cette crise profonde. Nombre d’internationaux tunisiens évoluent dans des clubs modestes où ils occupent souvent des rôles secondaires, parfois même sur les bancs de touche. Quant aux joueurs locaux, leur présence en sélection fait régulièrement l’objet de controverses, alimentées par les soupçons d’interventions de réseaux d’influence et de considérations étrangères au seul mérite sportif.
L’arbitrage tunisien n’échappe pas à cette dégradation générale. Son niveau technique, son manque de crédibilité et les nombreuses polémiques qui l’entourent ont considérablement affaibli la confiance des acteurs du football. L’absence quasi systématique des arbitres tunisiens dans les grandes compétitions internationales témoigne du recul enregistré dans ce domaine.
À cela s’ajoute un système où les règlements sont souvent appliqués de manière sélective, où les décisions disciplinaires paraissent dépendre du poids politique ou sportif des clubs concernés et où les organes de justice sportive peinent à convaincre de leur indépendance.
Mais l’un des aspects les plus préoccupants demeure sans doute le rôle joué par une partie des médias sportifs.
Au lieu d’accompagner le développement du football par l’analyse, la pédagogie et le débat constructif, une large partie de l’espace médiatique est désormais occupée par des chroniqueurs insuffisamment qualifiés, des entraîneurs en échec, d’anciens joueurs sans véritable expertise, des pseudo-journalistes et divers intervenants davantage préoccupés par le buzz que par la qualité de l’information.
Les émissions sportives sont devenues des espaces de confrontation permanente où le sensationnalisme remplace l’analyse, où les règlements de comptes prennent le pas sur l’information et où les affiliations partisanes dictent souvent les prises de position. Chaque polémique est exploitée, chaque incident est amplifié et chaque débat est transformé en spectacle.
Cette dérive contribue à empoisonner davantage l’environnement du football tunisien. Elle nourrit les tensions entre supporters, fragilise les institutions sportives et entretient un climat général de suspicion où plus personne ne fait confiance à personne.
La crise est bien plus profonde que les résultats
Face à une telle accumulation de dysfonctionnements, pourquoi s’étonner des échecs de l’équipe nationale ?
Les résultats actuels ne sont pas une anomalie. Ils sont la conséquence logique d’un système profondément malade. Ils traduisent l’état réel d’un football miné par les défaillances structurelles, la mauvaise gouvernance, la faiblesse des infrastructures, l’appauvrissement des clubs, la médiocrité de certains acteurs médiatiques et la perte progressive des valeurs sportives.
Tant que ces problèmes ne seront pas traités à leur racine, les changements d’entraîneurs, les remaniements fédéraux ou les effets d’annonce ne produiront que des résultats temporaires. Le football tunisien continuera de récolter ce qu’il sème depuis des années.
Car dans le sport comme dans tous les autres domaines, les résultats finissent toujours par refléter fidèlement la qualité du système qui les produit.
Kais Ben Mrad

