Le Théâtre tunisien explore les défis de l’intelligence artificielle et ses effets sur la formation des artistes. Organisé les 23 et 24 octobre 2026 à Kairouan, un colloque scientifique a réuni chercheurs, universitaires et professionnels autour d’un enjeu majeur : intégrer les nouvelles technologies sans sacrifier la créativité, l’expérience corporelle et l’autonomie de l’artiste.
Comment intégrer l’intelligence artificielle dans la formation théâtrale sans affaiblir la créativité humaine ? Cette question a animé le colloque scientifique organisé les 23 et 24 octobre 2026 à Kairouan, dans le cadre de la quatrième édition du Festival national du théâtre tunisien « Saisons de la création ».
Les participants ont souligné le potentiel des nouvelles technologies pour enrichir la création artistique et renouveler les méthodes pédagogiques. Toutefois, ils ont insisté sur la nécessité de préserver la présence corporelle, l’imagination et l’expérience humaine au cœur de la pratique théâtrale.
Ils ont également plaidé pour le développement de l’esprit critique des apprenants et la révision des méthodes d’enseignement et d’évaluation. Par ailleurs, ils ont appelé à établir des règles éthiques pour protéger la propriété intellectuelle et les données personnelles.
Le colloque a réuni des chercheurs, des universitaires, des formateurs et des professionnels du secteur. Quatre sessions ont structuré les échanges : les compétences théâtrales et l’évolution des connaissances, les transformations des pratiques de formation, les relations entre intelligence artificielle et expérience incarnée, ainsi que les défis de la transition numérique pour les institutions tunisiennes.
Les séances ont été modérées par Mohamed Mediouni, Faouzia Mezzi et Moncef Ben Abdeljalil.
Kairouan, un espace de dialogue et de décentralisation culturelle
Lors de l’ouverture, Moez Mrabet, directeur général du Théâtre national tunisien (TNT), a souligné l’importance de cette initiative pour renforcer la décentralisation culturelle et favoriser les échanges entre les professionnels.
Il a également rappelé la place de Kairouan dans l’histoire du théâtre tunisien, ainsi que la richesse de ses structures et de ses expériences artistiques. Il a notamment insisté sur l’importance d’un débat consacré aux répercussions de l’intelligence artificielle sur la formation et la création.
De son côté, le délégué régional aux Affaires culturelles de Kairouan a présenté les Rencontres théâtrales du Centre comme une occasion de rapprocher les artistes du public. Il a aussi défendu le rôle des institutions régionales dans la production culturelle, au-delà de l’accueil des spectacles.
En parallèle, le public a pu découvrir l’exposition « Douroub », consacrée à la mémoire du Théâtre national tunisien, ainsi que la pièce « Jacaranda », mise en scène par Nizar Saïdi et produite par le TNT.
Intelligence artificielle : entre innovation et risque de déshumanisation
Dans son intervention intitulée « La nostalgie empoisonnée de la caverne », le chercheur Abdelhalim Messaoudi a alerté sur le risque de voir l’intelligence artificielle remplacer progressivement l’acteur humain.
Il a reconnu l’utilité de ces technologies pour concevoir les décors, gérer le son et l’image, organiser les répétitions ou assurer la traduction simultanée. Cependant, il a mis en garde contre leur utilisation dans l’écriture dramaturgique, voire le remplacement des comédiens par des robots ou des personnages virtuels.
En s’appuyant sur le mythe platonicien de la caverne et les réflexions de Jean Baudrillard sur la simulation, il a appelé à repenser la place de l’être humain dans la création théâtrale. Pour lui, la présence vivante demeure un fondement essentiel du spectacle.
Protéger les métiers culturels et la propriété intellectuelle
Le professeur Mongi Zidi, de l’Université de Tunis, a expliqué que l’intelligence artificielle transforme les métiers culturels sans entraîner nécessairement leur disparition.
Selon lui, ces outils peuvent faciliter le travail et réduire le temps consacré à certaines tâches. Toutefois, leur utilisation devient problématique lorsque les professionnels leur délèguent entièrement la production des contenus.
Il a ainsi insisté sur la crédibilité des œuvres, le respect des droits d’auteur et l’éthique professionnelle. Il a également proposé d’élaborer une charte tunisienne pour encadrer l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les métiers culturels, tout en préservant l’interaction directe entre l’artiste et son public.
Formation théâtrale : repenser les méthodes d’apprentissage
Dans son intervention consacrée au jeu théâtral à l’épreuve de l’intelligence artificielle, le chercheur Moez Whaibi a examiné les conséquences de l’intégration des algorithmes dans les dispositifs scéniques.
Il a rappelé que le théâtre repose sur l’interaction entre les corps, les voix et les volontés. Or, l’intelligence artificielle peut générer des réponses et proposer des situations imprévues. Cette capacité soulève donc de nouvelles questions sur l’interprétation, la simulation et les règles du jeu.
Il a appelé à anticiper les conséquences esthétiques et éthiques de ces évolutions, afin de préserver la richesse de l’expérience théâtrale.
Exploiter le potentiel pédagogique de l’IA
Le Dr Majid Ben Abbes Charni a présenté plusieurs applications de l’intelligence artificielle dans l’enseignement du texte théâtral. Ces outils peuvent notamment faciliter l’analyse de la structure dramatique, la réécriture de scènes, la modification des dénouements et la conception des espaces scéniques.
Ils permettent également de dialoguer virtuellement avec des personnages et de générer des échanges pour les exercices d’apprentissage et d’improvisation.
Cependant, le chercheur a souligné les limites des algorithmes face à l’ambiguïté artistique, à l’ironie, aux significations implicites et aux dimensions psychologiques et culturelles des textes.
Il a rappelé que le texte théâtral dépasse les mots écrits. Il comprend aussi le rythme, le mouvement et les sens implicites. Par conséquent, l’intelligence artificielle doit soutenir l’analyse humaine, sans remplacer la lecture critique.
Faire des contraintes un moteur de créativité
Dans son intervention sur la pédagogie de la contrainte productive, Badii Melki a défendu une approche qui stimule l’imagination par l’expérimentation.
Il a distingué trois catégories de contraintes : le manque de ressources, les limites que l’artiste transforme en choix esthétiques et celles que le formateur introduit volontairement pour encourager l’innovation.
Selon lui, les solutions immédiates proposées par l’intelligence artificielle peuvent réduire le temps consacré à la recherche, à l’hésitation et à l’échec. Pourtant, ces étapes contribuent directement à l’apprentissage artistique.
Il a ainsi proposé le concept de « contrainte augmentée ». Cette approche mobilise la technologie tout en laissant aux étudiants la liberté d’expérimenter, de comparer les solutions et de développer leur propre démarche créative.
Corps, imagination et expérimentation : les piliers de la formation
Le metteur en scène et chercheur Nizar Saïdi a rappelé que la formation théâtrale ne se limite pas à transmettre des connaissances. Elle permet aux apprenants de construire leurs savoirs grâce à l’expérience, à l’erreur et à la découverte.
L’intelligence artificielle peut simuler des mouvements et générer des réponses. Cependant, elle ne possède pas une expérience vécue comparable à celle de l’être humain.
L’enjeu consiste donc à apprendre aux étudiants à évaluer les propositions de la machine, à les modifier ou à les rejeter. Ils doivent également assumer la responsabilité de leurs choix artistiques.
Réhabiliter l’erreur et la spontanéité
Seifeddine Ferchichi a défendu le rôle central du corps, de l’erreur et de la spontanéité dans la formation de l’acteur.
Il a averti que les solutions générées par les algorithmes risquent de limiter l’imagination et de réduire l’apprenant à un simple exécutant. Pourtant, les erreurs techniques peuvent aussi ouvrir de nouvelles perspectives et stimuler l’improvisation.
Il a ainsi appelé à renforcer le rôle du formateur comme guide critique et à adapter la pédagogie numérique aux moyens des institutions tunisiennes.
Il a également insisté sur la protection des données biométriques, des voix et des images des étudiants. Enfin, il a encouragé les partenariats entre les instituts de théâtre et les écoles d’ingénieurs pour développer des solutions locales.
Utiliser la technologie sans remplacer l’acteur
Houssem Messadi a présenté des expériences artistiques et universitaires qui utilisent l’intelligence artificielle pour générer des textes en temps réel ou analyser les mouvements et la voix des comédiens.
Ces applications permettent aux acteurs d’explorer des situations inattendues et d’améliorer leurs capacités d’improvisation. Elles peuvent également enrichir les exercices d’entraînement.
Néanmoins, la technologie ne saisit pas pleinement les motivations psychologiques et émotionnelles qui guident une interprétation.
Le chercheur a donc plaidé pour une formation qui préserve les dimensions corporelle, sensorielle et imaginative. L’objectif consiste à développer les compétences de l’acteur, et non à substituer la machine à sa présence.
Les institutions tunisiennes face aux défis de la transition numérique
Le sociologue Sami Nasr a présenté l’intelligence artificielle comme un nouvel acteur social qui transforme les modes de communication et d’interaction.
Sa facilité d’accès, sa rapidité et son coût relativement faible séduisent notamment les institutions culturelles qui disposent de ressources limitées.
Toutefois, le sociologue a souligné l’importance des études sociologiques pour comprendre les besoins et les pratiques du public tunisien. Il a mis en garde contre une approche fondée uniquement sur les données quantitatives, sans tenir compte du contexte social.
Il a également rappelé que la spontanéité et la capacité à interagir avec le public dans l’instant constituent des dimensions essentielles de la pratique théâtrale.
Evaluer le parcours d’apprentissage
Dans son intervention consacrée à la pédagogie de l’expérience et de l’erreur, Walid Daghsni a insisté sur l’importance du processus d’apprentissage, au-delà du résultat final.
Il a alerté sur les difficultés d’évaluation lorsque les étudiants utilisent des outils d’intelligence artificielle sans le signaler. Cette pratique complique l’identification de leur contribution personnelle et risque d’affaiblir la confiance entre apprenants et formateurs.
Il a ainsi proposé de revoir les méthodes d’évaluation pour tenir compte de l’évolution du travail, de la justification des choix et de la capacité à analyser les résultats générés par les machines.
Il a également recommandé d’établir des règles claires sur la déclaration de l’utilisation de ces outils, tout en tenant compte des moyens disponibles dans les établissements de formation.
Former les étudiants à vérifier les contenus générés par l’IA
Souhir Lahiani a étudié les effets de l’intelligence artificielle générative sur les relations entre formateurs, apprenants et création artistique.
Elle a souligné que les réponses immédiates des algorithmes peuvent court-circuiter les étapes d’essai et d’erreur. Or, ces étapes restent indispensables à l’apprentissage théâtral.
Elle a également évoqué les stéréotypes susceptibles d’apparaître dans les contenus générés par les machines. Pour y faire face, elle a plaidé en faveur d’une éducation critique à l’information.
Les étudiants doivent apprendre à vérifier les sources, à replacer les contenus dans leur contexte et à interroger les intentions qui les sous-tendent. Cette démarche leur permettra de sélectionner les propositions pertinentes tout en préservant leur autonomie artistique.
Vers une utilisation responsable de l’intelligence artificielle
Les échanges de Kairouan ont mis en évidence la nécessité d’adapter les programmes de formation, les méthodes d’évaluation et la préparation des formateurs aux évolutions technologiques.
Les intervenants ont également souligné l’importance de règles éthiques claires et d’une culture numérique responsable. Ils ont notamment défendu la protection des données personnelles, le respect de la propriété intellectuelle et le développement de l’esprit critique.
En définitive, l’intelligence artificielle représente une opportunité pour renouveler les pratiques pédagogiques et artistiques. Toutefois, son intégration doit respecter les spécificités du théâtre et préserver la place de l’être humain.
L’expérience corporelle, l’imagination, l’erreur et l’expérimentation restent ainsi au cœur de la formation des artistes. L’enjeu consiste donc à faire de la technologie un outil d’accompagnement, sans jamais renoncer à la singularité de la création humaine.

