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Bourguiba : le scénario de l’empoisonnement au cœur des révélations sur « le coup d’État » de 1987

5 novembre 2026
in Actualités, Chroniques
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Bourguiba : le scénario de l’empoisonnement au cœur des révélations sur « le coup d’État » de 1987
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Au cours de la première semaine de novembre 1987, la Tunisie était en pleine ébullition. Dans les coulisses du pouvoir, Zine El Abidine Ben Ali préparait la mise à l’écart du « père fondateur » de la République. Une information lui serait parvenue par l’intermédiaire de Saïda Sassi, nièce de Habib Bourguiba, qu’il avait progressivement rapprochée de lui et dont il avait fait une source de renseignements sur ce qui se passait au palais présidentiel. Selon plusieurs récits de l’époque, Saïda Sassi bénéficiait d’un accès privilégié à Ben Ali, au point de passer de longues heures dans son bureau au ministère de l’Intérieur. Elle lui aurait notamment rapporté que Bourguiba envisageait de l’écarter de la Kasbah et de nommer Mohamed Sayah à sa place.

Face à cette perspective, Ben Ali avait commencé à préparer les modalités de l’éviction du président et de sa propre accession au pouvoir. Il s’entoura alors de plusieurs proches : son ami Kamel Letaïef, son collègue au gouvernement Hédi Baccouche, le commandant de la Garde nationale le général Habib Ammar, son camarade de promotion en 1956, ainsi que son vieil ami Mohamed Chokri. L’objectif était d’examiner les différents scénarios envisageables et de mettre au point le plan qui allait aboutir à la mise à l’écart de Bourguiba et à la prise du pouvoir par Ben Ali.

Parmi les témoignages qui ont contribué à rouvrir le dossier des événements du 7 novembre 1987 figure celui de Hédi Baccouche, livré lors d’une rencontre organisée en décembre 2016 par l’Amicale des anciens parlementaires. Cette séance s’inscrivait dans le cadre d’une lecture critique des politiques menées en Tunisie entre 1955 et 2010. Les débats ont été consignés dans un rapport substantiel, susceptible de constituer une référence utile pour les historiens et les chercheurs qui s’intéressent à cette période.

Au cours de cette rencontre, Hédi Baccouche a révélé que plusieurs scénarios visant à écarter Bourguiba avaient été étudiés. Parmi eux figurait l’éventualité de l’empoisonner. Il aurait également été question d’envoyer Habib Ammar à Rome pour se procurer du poison, avant que cette option ne soit finalement abandonnée.

Cette révélation, aussi surprenante que grave, a provoqué la stupeur de l’assistance. Rapidement relayée par les médias et les réseaux sociaux, elle a suscité de nombreuses interrogations sur ce qui s’était réellement tramé dans les coulisses du pouvoir avant le 7 novembre.

Face à la polémique, l’Amicale des anciens parlementaires a publié une mise au point, précisant que Hédi Baccouche n’avait pas affirmé qu’un projet concret d’empoisonnement avait été arrêté. Selon cette clarification, il s’agissait uniquement de scénarios hypothétiques évoqués dans le cadre des discussions sur les différentes possibilités de mettre fin au règne de Bourguiba. Cet épisode n’avait d’ailleurs pas été repris dans le rapport final des travaux, ce qui soulève à son tour des interrogations sur les raisons de cette omission.

La polémique a également provoqué une réaction de Habib Ammar, directement mis en cause par le témoignage de Baccouche. Dans une déclaration aux médias, l’ancien commandant de la Garde nationale a formellement démenti la version faisant état d’un projet d’empoisonnement. Il a affirmé avoir été le premier à appeler Ben Ali « Sidi Rais, Monsieur le Président », ajoutant que les deux hommes avaient prévu un « plan B » : en cas d’échec du coup d’État, ils auraient convenu de se donner la mort ensemble. Habib Ammar a également assuré qu’aucun pays étranger n’avait été informé de l’opération.

Dans son témoignage devant l’Amicale des anciens parlementaires, Hédi Baccouche a par ailleurs évoqué un autre scénario, celui de l’arrestation du ministre de la Défense de l’époque, Slaheddine Baly, dans l’hypothèse où celui-ci aurait refusé de se plier aux dispositions envisagées par les initiateurs de l’opération. Cette éventualité, rapportée par Baccouche, témoigne des précautions prises pour neutraliser toute opposition institutionnelle ou militaire susceptible de compromettre le déroulement du « coup d’État ».

Baccouche a également indiqué avoir lui-même proposé la formation d’un gouvernement qu’il aurait dirigé, ainsi que la mise en place d’un conseil présidentiel composé d’environ sept généraux, chargé de gérer les affaires du pays pendant six mois. Cette proposition aurait toutefois été rejetée aussi bien par Ben Ali que par Habib Ammar.

Le choix du « coup d’État médico-légal »

Finalement, c’est un autre scénario qui avait été privilégié : celui du « coup d’État médico-légal », consistant à donner une apparence de légalité constitutionnelle à la destitution du président.

Le mécanisme reposait sur l’article 57 de la Constitution de 1959, qui prévoyait, en cas de vacance définitive de la présidence, la succession du chef de l’État par le Premier ministre. Il s’agissait donc de faire constater médicalement l’incapacité de Bourguiba à exercer ses fonctions, afin de permettre à Ben Ali, alors Premier ministre, d’accéder à la magistrature suprême.

Pour mettre en œuvre ce scénario, sept médecins avaient été convoqués afin d’établir et de cosigner le fameux certificat médical attestant de l’incapacité du président Bourguiba à exercer ses fonctions. Mais les praticiens avaient refusé de signer un tel document en l’absence d’un ordre judiciaire. Il avait alors fallu faire appel au procureur général de l’époque, Hechmi Zammel, pour obtenir le document nécessaire à la concrétisation de la procédure.

Le recours à cet artifice médico-juridique devait ainsi permettre de présenter la mise à l’écart de Bourguiba non comme un coup d’État classique, mais comme une succession institutionnelle motivée par l’incapacité du chef de l’État à exercer ses fonctions. C’est cette combinaison entre intervention politique, argument médical et habillage juridique qui a valu à l’opération du 7 novembre l’appellation de « coup d’État médico-légal ».

Les révélations du médecin personnel de Bourguiba

Un autre éclairage sur les relations entre les principaux protagonistes de cette période est apporté par le docteur Omar Chedli, médecin personnel de Bourguiba. Dans son ouvrage Bourguiba tel que je l’ai connu, publié en français en février 2011, il soupçonne une grande complicité entre Hédi Baccouche et Zine El Abidine Ben Ali.

Selon ses observations, cette proximité remontait à l’époque où Baccouche dirigeait le parti, avant sa nomination à la tête du ministère des Affaires sociales, tandis que Ben Ali occupait le portefeuille de l’Intérieur, avant d’être nommé Premier ministre. Le médecin semblait ainsi percevoir, dans les rapports entre les deux hommes, une entente qui dépassait le cadre d’une simple coordination politique et pouvait laisser penser à l’existence de préparatifs communs en vue d’écarter Bourguiba.

Cette lecture ramène également au premier plan le rôle de Saïda Sassi, présentée dans ces récits comme une source de renseignements sur son oncle et sur les événements qui se déroulaient au palais présidentiel. Sa proximité familiale avec le chef de l’État lui aurait permis de disposer d’un accès privilégié à son entourage, une position dont Ben Ali aurait tiré profit.

Ainsi, la destitution de Habib Bourguiba, le 7 novembre 1987, ne fut pas seulement un changement au sommet de l’État. Elle fut l’aboutissement d’un processus fait de concertations, de tractations et de scénarios dont certaines facettes continuent, près de quatre décennies plus tard, d’alimenter les controverses.

Entre le témoignage de Hédi Baccouche, le démenti de Habib Ammar et les observations du médecin personnel de Bourguiba, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Autant de questions auxquelles les archives et les témoignages historiques pourraient, un jour, apporter des réponses.

Photo: livre de Hedi Baccouche: « En toute franchise »

Brahim Oueslati

 

Tags: 7 novembre 1987Ben AliBrahim Oueslatihabib bourguibaHédi BaccoucheOmar ChedliSaida Sassi
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