Malgré tout, la Tunisie reste une exception, préservons-la

 Malgré tout, la Tunisie reste une exception, préservons-la

 

La visite de quelques heures du Prince héritier d’Arabie Saoudite Mohamed Ben Salmane, en créant une polémique en Tunisie a montré que notre pays reste une exception dans son environnement régional et peut être même au-delà.

Car même si on n’est pas d’accord avec les slogans selon lesquels l’hôte du président de la République n’était pas le bienvenu en Tunisie, ce qui est contraire aux traditions d’hospitalité bien ancrées chez nous, le fait de contester cette visite est un signe de santé et de vitalité de la démocratie tunisienne.

Les médias occidentaux ne s’y sont pas trompés puisque l’agence Reuters comme le quotidien américain The Washington Post ont relevé pour s’en féliciter que la Tunisie est le seul pays arabe où on peut protester contre la venue du Prince héritier saoudien sans que cela n’ait la moindre conséquence sur les manifestants qui sont même autorités à le faire. Les photos de grande banderole déployée devant le siège du SNJT avec une caricature de l’homme fort de Ryad ont fait le tour du monde comme le signe qui ne trompe pas de l’exception tunisienne.

Evidemment, on aurait aimé voir le pouvoir tunisien donner des signes qu’il a entendu ce que le pays dans ses différentes composantes ait ressenti en rapport avec cette visite. Mais il semble qu’il n’en était rien. Le président Béji Caïd Essebsi a même ajouté une couche à l’accueil qui a été réservé à son hôte.

Rien dans le protocole n’exigeait de lui qu’il se déplace au Pavillon d’honneur de l’aéroport de Tunis Carthage pour accueillir Mohamed Ben Salmane qui n’est pas son homologue, étant tout juste vice Premier ministre et ministre de la défense, même si on dit de lui qu’il est l’homme fort de son pays.

A-t-il voulu ainsi faire du zèle, on le craint surtout lorsqu’on l’a entendu dire que le Roi Abdelaziz, grand père du Prince et fondateur du royaume saoudien était l’inspirateur de la politique des étapes dont il avait soufflé l’idée au président Habib Bourguiba.

C’était réellement tordre le cou à l’histoire puisque le Président du Néo Destour n’avait rencontré le souverain d’Arabie qu’en 1951 alors que cette politique des étapes, Bourguiba en avait fait sa méthode de travail politique dès la fondation du Parti en 1934.

Dans tous les cas on ne peut que se féliciter de cette exception tunisienne, quand bien même le sommet de la classe politique peut laisser pantoise et complètement interloquée l’opinion publique. Comment ne pas l’être quand un chef de parti politique, en l’occurrence Slim Riahi secrétaire général de Nidaa Tounés porte plainte devant la justice militaire contre le Chef du gouvernement Youssef Chahed jusqu’ici membre de ce même parti pour « tentative de complot armé et violent contre le président de la République », lui-même fondateur de ce mouvement politique.

Cette histoire abracadabrantesque n’en est pas restée là puisque le bureau politique de Nidaa Tounés l’a approuvé et a demandé à la justice d’accélérer son examen. Le Chef de l’Etat l’a prise de son côté au sérieux en chargeant l’ancien ministre Mabrouk Korchid avocat de profession « d’assurer le suivi » de la plainte. Par un retournement de l’histoire, Korchid qui avait dénoncé le rôle de BCE dans la répression des Youssefistes, il n’y a si longtemps est devenu le conseiller juridique du Chef de l’Etat, après un court passage au gouvernement, d’où il a été éjecté sous la pression d’Ennahdha selon ses dires. Ceci expliquant peut-être cela.

Mis sous pression, le Parquet général militaire a ordonné mardi l’ouverture d’une « enquête préliminaire » concernant « l’examen des accusations conformément aux dispositions de l’article 31 du Code de procédure pénale. Ledit article dispose que “Le Procureur de la République, en présence d’une plainte insuffisamment motivée ou insuffisamment justifiée, peut requérir du juge d’instruction qu’il soit provisoirement informé contre inconnu et ce, jusqu’au moment où peuvent intervenir des inculpations ou s’il y a lieu, de nouvelles réquisitions contre personne dénommée”.

Le Parquet militaire a ajouté qu’il sera procédé à “la vérification de la véracité de ces allégations”, affirmant que “la justice militaire est indépendante et neutre et se tient à égale distance de toutes les parties”. Il appelle “à tenir l’institution judiciaire militaire à l’écart des tiraillements et surenchères politiques” et insiste sur la nécessité “d’éviter un traitement médiatique de l’affaire en respect de la confidentialité de l’enquête et pour éviter de perturber ou d’influencer le déroulement de l’enquête”. “L’opinion publique sera informée de l’affaire une fois l’enquête est finalisée par le juge d’instruction”, affirme la même source.

Dans ce communiqué on sent la grande gêne dans laquelle se trouve la justice militaire puisqu’elle demande à être tenue à l’écart des tiraillements partisans, ce qui suggère qu’elle semble avoir été appelée à arbitrer un conflit politique dont elle est totalement étrangère.

Réagissant à cette plainte, le chef du gouvernement Youssef Chahed a indiqué samedi dernier à l’ouverture des débats budgétaires devant le parlement qu’ “il est évident qu’un gouvernement fort de la légitimité parlementaire claire ne fomente pas de complots”. “Pourquoi un gouvernement qui bénéficie de larges prérogatives envisagerait-il un complot?”, s’était-il interrogé. Ce que l’on craint en effet c’est que l’exercice normal de la démocratie avec d’ordinaire renversement d’alliances ne soit considéré comme un complot contre les institutions. Auparavant ne pointait-on pas du doigt les partis politiques parce qu’ils cherchaient à conquérir le pouvoir alors que la fonction d’un parti d’œuvrer pour prendre précisément par les moyens légaux le pouvoir.

Une autre affaire est en train de polluer le climat politique et donner lieu à une campagne électorale anticipée. Il s’agit de la question de la structure « parallèle et secrète » imputée au mouvement Ennahdha par le collectif de défense des martyrs Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, un collectif commis par le Front populaire. Cette affaire qui devrait être examinée par la justice exclusivement et sereinement est devenue une affaire d’opinion publique, du fait des nombreuses conférences de presse tenues par ce collectif.

Elle est devenue une affaire politique suite à l’audience accordée par le président de la République à trois avocats faisant partie de ce collectif de défense. Les révélations faites par l’un des avocats au sortir de l’audience sur une tentative d’assassinat de Béji Caïd Essebsi alors qu’il était chef de Nidaa Tounés ainsi que de l’ancien président français François Hollande ont ajouté de la confusion dans un dossier livré à l’opinion publique sans qu’elle n’ait les moyens ni de le vérifier ni de distinguer le vrai du faux.

En s’y ingérant comme elle l’a fait en offrant une tribune aux avocats la présidence de la République semble prendre position sur ce dossier alors que cela n’est point son rôle.

Dans tous les cas, on sent que le conflit entre les deux têtes de l’Exécutif, porté désormais sur la voie publique va polluer durablement la vie politique tunisienne au cours des mois à venir, ce que l’on ne peut que déplorer. Tous les coups, y compris les plus tordus semblent y être permis.

Mais au moins, ce sera à la justice de trancher. Ce qui est déjà à mettre à l’actif de la jeune démocratie tunisienne. Encore une exception dont les Tunisiens peuvent malgré tout être fiers.

RBR

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