Par Brahim Oueslati
C’est devenu une véritable litanie à l’approche du 13 août, date anniversaire de la promulgation du Code du statut personnel (CSP) en cette journée mémorable par le président Habib Bourguiba, devenue depuis une fête nationale : chaque année, certaines voix remettent en cause ce texte fondateur et lui imputent une partie des maux dont souffrent aujourd’hui la famille et la société tunisiennes. Interdiction de la polygamie et instauration du divorce judiciaire sont notamment présentées comme des facteurs de déstabilisation de la famille.
Mais que disent réellement les chiffres ? La Tunisie est-elle vraiment « surdivorcée » ? Les statistiques des pays arabes et européens permettent-elles de conforter cette thèse ?
Il y a, dans ce débat récurrent, une facilité qui mérite d’être interrogée : transformer le CSP en bouc émissaire commode de toutes les mutations que traverse la famille tunisienne. Le divorce augmente-t-il ? Le mariage recule-t-il ? Les rapports entre hommes et femmes changent-ils ?
Aussitôt, le regard se tourne vers le texte de 1956, comme s’il suffisait à expliquer, à lui seul, des évolutions sociales qui sont en réalité beaucoup plus complexes.
Or les statistiques obligent à davantage de prudence.
La Tunisie a enregistré 16 012 divorces en 2023, selon l’Institut national de la statistique. Beaucoup ? Certainement. Mais il faut rappeler qu’il y en avait eu 17 306 en 2019. Le chiffre de 2023 n’est donc pas un record. Surtout, rapporté à la population, il correspond à environ 1,35 divorce pour 1 000 habitants.
Ce taux est inférieur à celui de l’Union européenne, qui s’établissait à 1,6 ‰ en 2024, selon Eurostat. Plusieurs pays européens dépassent même largement ce niveau, avec 2,8 ‰ en Lettonie, 2,5 ‰ en Lituanie et 2,1 ‰ en Estonie, en Finlande et en Suède.
Faudrait-il pour autant accuser leurs législations respectives d’être responsables de ces taux ? Évidemment non. Pourquoi appliquer à la Tunisie un raisonnement que l’on jugerait simpliste ailleurs ?
La comparaison avec les pays arabes est encore plus éclairante. En Algérie, où la polygamie demeure autorisée sous certaines conditions, 93 402 ruptures d’union ont été enregistrées en 2023, pour un taux brut de divorce de 2,02 ‰. En Jordanie, où la polygamie est également autorisée, le taux atteignait 1,6 ‰ en 2024.
L’Égypte fournit un autre exemple difficile à ignorer. La polygamie y est autorisée pour les hommes musulmans. Pourtant, le pays a enregistré 273 892 divorces en 2024, soit un taux estimé à environ 2,3 ‰. Le Maroc, où la polygamie reste légalement possible mais strictement encadrée par le juge, a enregistré de son côté environ 67 600 divorces judiciaires en 2023.
Bien sûr, ces comparaisons doivent être maniées avec précaution. Les systèmes juridiques ne sont pas identiques, les catégories statistiques diffèrent et les comportements matrimoniaux sont liés à une multitude de facteurs. Mais elles suffisent à remettre en cause une affirmation trop souvent présentée comme une évidence : l’interdiction de la polygamie n’est pas, statistiquement, la cause mécanique du divorce tunisien.
Car si la polygamie constituait un véritable rempart contre les ruptures, les pays qui l’autorisent devraient afficher, de manière générale, une divortialité sensiblement plus faible. Or les chiffres ne racontent pas cette histoire.
Le problème est peut-être ailleurs. Les jeunes se marient plus tard. Le coût du mariage et du logement pèse lourdement sur les couples. Le chômage et la précarité économique fragilisent les ménages. Les femmes disposent aujourd’hui de davantage d’autonomie économique et juridique. Les attentes à l’égard du couple ont changé. Les rapports d’autorité au sein de la famille aussi.
Tout cela ne signifie pas que le divorce soit sans conséquences ni que la famille tunisienne ne traverse pas une crise. Il faut au contraire prendre très au sérieux les conséquences des séparations, notamment pour les enfants, et réfléchir aux moyens de prévenir les ruptures lorsqu’elles peuvent encore être évitées.
Mais entre constater une fragilisation de la famille et accuser le CSP d’en être responsable, il y a un pas que les statistiques ne permettent pas de franchir.
Le CSP peut être discuté, critiqué, actualisé. Aucun texte n’est éternel. Mais son procès devrait se faire sur la base des faits, et non de nostalgies ou de certitudes idéologiques.
Au vu de ces comparaisons, l’argument d’une Tunisie « surdivorcée » apparaît donc difficilement défendable. Avec un taux brut de divorce d’environ 1,35 ‰ en 2023, la Tunisie se situe en dessous de la moyenne de l’Union européenne, établie à 1,6 ‰ en 2024, mais aussi derrière l’Algérie, la Jordanie et l’Égypte. Ces pays autorisent, à des degrés divers, la polygamie. Cela ne prouve évidemment pas que la polygamie favorise le divorce. Cela montre en revanche que rien dans ces données ne permet de faire de l’interdiction de la polygamie ou du divorce judiciaire instaurés par le CSP les causes mécaniques de la divortialité tunisienne.
À force de vouloir faire du CSP le coupable idéal, on finit surtout par éviter les vraies questions : qu’est-ce qui fragilise aujourd’hui les couples tunisiens, pourquoi le mariage recule-t-il et que peut faire la société pour mieux protéger la famille ? Voilà le débat qui mérite d’être ouvert le 13 août. Un débat fondé sur les réalités de 2026, plutôt que sur le procès sans fin d’un texte qui a profondément transformé la Tunisie il y a soixante-dix ans.
B.O
Sources
- Tunisie : Institut national de la statistique (INS), statistiques des mariages et divorces, notamment les divorces prononcés en 2023.
- Algérie : Office national des statistiques (ONS), statistiques démographiques et données sur les ruptures d’union en 2023.
- Maroc : Haut-Commissariat au Plan (HCP) et ministère de la Justice, statistiques des divorces judiciaires et des mariages.
- Égypte : Central Agency for Public Mobilization and Statistics (CAPMAS), statistiques des mariages et divorces 2024.
- Jordanie : Department of Statistics (DoS), statistiques annuelles des mariages et divorces.
- Union européenne : Eurostat, Marriage and divorce statistics, données 2024 : taux brut de divorce de 1,6 ‰ dans l’UE, 2,8 ‰ en Lettonie, 2,5 ‰ en Lituanie et 2,1 ‰ en Estonie, en Finlande et en Suède.

