J’ai récemment participé à une rencontre portant sur la vie et l’œuvre de l’Emiralay Mohamed el Karoui (1847-1941) tenue à la maison de la radio à Tunis et plus précisément à la Radio culturelle (studio 6) intervenue le 28 mai 2014.
Cette rencontre avait lieu dans le cadre d’une émission hebdomadaire intitulée « Akouam el Massalek » (1) dirigée par l’universitaire enseignant à la faculté des lettres, Fathi Gasmi et à laquelle a également pris part le professeur Lotfi Sahli, enseignant d’arabe au lycée pilote Bourguiba, qui prépare un magistère sur l’Emiralay Karoui.
Je profite de l’occasion pour saluer cette excellente initiative de faire sortir de l’oubli les grands réformateurs tunisiens qui soit avaient été complètement occultés pour des raisons politiques, ou qui sont encore peu connus pour diverses autres raisons.
Je ne reviendrais pas sur l’émission dans son intégralité et elle peut être réécoutée en se connectant sur internet (2).
Je voulais simplement réexaminer un point qui, compte tenu des limites horaires, n’avait pas été suffisamment discuté, il s’agit du litige entre l’Emiralay Karoui et le cheikh Senoussi en matière immobilière.
Il est connu que le cheikh Senoussi avait visité la capitale française à l’occasion de la tenue de l’exposition universelle de 1889. Il avait alors écrit une lettre intitulée « Les découvertes parisiennes » et l’Emiralay lui avait répondu par une autre lettre écrite en 1890 intitulée « Ouragan sur les découvertes parisiennes » (3).
Au cours de la discussion sur ce point il a été indiqué que l’Emiralay Karoui avait critiqué dans sa réponse l’emphase et les termes grandiloquents utilisés par le cheikh Mohamed Senoussi pour décrire les grandes réalisations françaises lors de sa visite de Paris. C’est une réalité incontestable et on rappelle ici la fameuse expression de Talleyrand : « Tout ce qui est excessif est insignifiant ».
On a aussi dit que l’échange de points de vue était imprégné d’une certaine virulence qui parfois dépassait les bonnes manières. C’est aussi vrai. Des mots assez crus avaient été échangés. Mais outre qu’à cette époque ce type de ton pris dans les échanges épistolaires n’était pas rare, il n’est pas historiquement sûr que l’Emiralay avait adressé sa missive au cheikh Senoussi, car on avait retrouvé le manuscrit parmi les documents et livres qu’avaient cédé les héritiers de l’Emiralay à la Bibliothèque Nationale après sa mort (4). Donc comment les deux intellectuels ont-ils communiqué ou ont-ils appris ce que disait l’un de l’autre ? Cela reste encore un mystère. Ce qui est certain, officiellement, personne à l’époque n’en avait rien su. Pas de plainte intentée par l’un contre l’autre. Dans l’enquête, menée par le Professeur Bouyahia on a seulement dit que deux groupes appartenant à l’élite du pays avaient pris parti pour soutenir chacun « leur outsider ».
En troisième lieu, la critique de l’Emiralay au cheikh Senoussi, ne concernait pas uniquement son approche un peu « servile » de la modernité de manière générale. Certes, comme on dit : « il faut savoir raison garder » et ne pas se lancer dans les éloges inconsidérés et se garder aussi de l’éblouissement manifesté de manière outrecuidante sans essayer de tempérer l’enthousiasme débordant par une critique aussi minime soit-elle. Mais il ne s’agit pas que de cela car l’Emiralay a soulevé contre son opposant des arguments techniques, notamment dans le domaine du droit immobilier.
Au niveau des qualifications académiques, il ne serait pas inutile pour commencer de rappeler que l’Emiralay Mohamed el Karoui avait été parallèlement à sa qualité de chef de service d’interprétariat au Secrétariat Général du Gouvernement (auquel il était revenu une seconde fois après avoir occupé pendant quelques mois le poste de directeur de l’école Sadiki) parmi les premiers à mettre en place un service immobilier au moment de sa création. Le décret de sa désignation en son sein était en date du 16 juin 1886, soit peu de temps avant qu’il ait été désigné à la tête des Archives Générales (1887). En parallèle, le cheikh Mohamed Senoussi avait longtemps travaillé au sein du comité comme auxiliaire volontaire.
L’Emiralay indique d’ailleurs dans sa lettre réponse à Senoussi : « Après la fin des négociations, le droit immobilier avait vu le jour le 1er juillet 1885. Le conseil mixte avait ensuite été créé alors que le petit étudiant s’insinuait partout et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour attendrir les personnes influentes jusqu’à ce qu’il ait obtenu le poste d’assistant du secrétaire du conseil mixte par le décret du 16 juin 1886 ».
En outre pour l’Emiralay Karoui, l’ouvrage qu’avait écrit Mohamed Senoussi en 1888 «Al Darari», ou « Initiation au droit immobilier » représente aux yeux du colonisateur une forme de blanc-seing ou une interprétation favorable de la loi parue trois ans plus tôt et ouvre la voie à une interprétation encore plus abusive de la loi charaïque.
En effet, le 1er juillet 1885, comme déjà indiqué une loi immobilière avait été promulguée et un comité avait été formé auparavant en matière immobilière par l’Etat via un arrêté du 31 juillet 1884. Ce comité était composé des ministères, du cheikh islam hanéfite et des juges des deux rites et leurs jurisconsultes (ou de leurs deux cadis et de leurs deux muftis). Il faut savoir en même temps qu’à cette époque les conditions de la colonisation étaient très contraignantes. Après la mort de Sadok Bey en 1882, Ali Bey III avait pris le pouvoir et son grand vizir était à ce moment Aiz Bouattour qui avait survécu politiquement dans son poste au règne des deux beys précédants.
Le Résident général Paul Cambon faisait par ailleurs la loi et ne supportait pas la moindre incartade du bey ce qui explicait la longévité de Bouattour. Le Conseil charaïque était lui-même aux ordres. De son côté, le cheich Senoussi prétendait, et c’est ce que lui reprochait l’Emiralay, avairr appartenu à ce conseil ou du moins au comité que le conseil avait créé pour statuer en matière immobilière. Or selon lui il était trop inexpérimenté pour y appartenir et en se prévalant d’être un membre actif de ce corps il induisait en erreur les autorités coloniales et enfonçait davantage le corps charaique en se prévalant en être le représentant attitré.
Sans avoir assisté aux délibérations du comité créé par l’arrêté de 1885, Senoussi en remettant son livre « Al Darari» lors de sa visite en France en 1889 à « l’Académie française des Inscriptions et des Belles-Lettres » faisait donc allégeance à la colonisation car les analyses qu’il y faisait abondaient dans le sens de l’extension de la colonisation. Le cheikh Senoussi pour faire prévaloirr ses déductions à travers l’argumentaire développé dans son livre, prétendait avoir consulté le droit hébraique, romain et chrétien, etc.. sans produire aucune preuve dans ses recherches.
Les positions de Senoussi rejoignaient sur le plan juridique celles du colonisateur en matière d’expropriation des terres agricoles. C’était en adoptant la théorie de Torrens pour les « territoires sans maître » appliquée au début en Europe puis qui avait été exportée notamment en Afrique subsaharienne.
Déjà la loi du 1er juillet 1885 votée au forceps avait rendu compatible la doctrine Torrens sur les biens vacants avec la législation charaïque, sans que cette compatibilité soit réelle, ce qui était un feu vert accordé aux autorités du Protectorat de permettre d’exproprier davantage et de mettre encore plus de terres agricoles à la disposition des exploitants français potentiels en sachant que par ce moyen, le colonisateur voulait aussi diminuer l’influence et l’importance de la communauté italienne qui était en surnombre par rapport à celle française.
La subtilité de Keireddine
Revenons maintenant à la réorganisation des terres Habous par Keireddine et les visées qu’il cherchait par l’assainissement obtenu. Keireddine avait créé en 1874 le conseil des Habous — plaçant à sa tête le réformateur Mohamed Bayram V — afin d’améliorer l’utilisation des vastes terres offertes aux institutions religieuses et en même temps faire échapper dans la mesure du possible les terres agricoles tunisiennes de leur possible exploitation par la colonisation menaçante qui avait déjà absorbé l’Algérie.
Il a fait dans ce sens profiter les institutions éducatives névralgiques du revenu de ces terres notamment le collège Sadiki. A ce propos, l’Emiralay Karoui dit dans la biographie qu’il a consacrée à Keireddine (5) « le ministre avait tenu à la réussite de cette école et avait consacré pour son édification des biens Habous dont le revenu annuel atteignait 300.000 Rials. La raison de la réussite de l’association réformée des Habous était que son président était désormais un grand savant… »(6).
Plus tard, l’Ecole des filles musulmanes de la Rue du Pachaa également à titre d’effet multiplicateur de rayonnement bénéficié des fonds de l’Administration des Habous. Cette dernière était à l’époque présidée par Béchir Sfar. L’administration coloniale avait également participé à son financement dans un cadre non missionnaire (7).
Le mérite en revenait certainement en Résident général de l’époque, René Millet, dont l’épouse Louise Millet en était considérée comme la fondatricel puisque l’école au départ en avait porté le nom. Charlotte Eigenschenck, la veuve d’un officier français collaborateur du général Boulanger, chef d’état major de l’autorité militaire en Tunisie dès les premières années du Protectorat, avait contactée par Louise Millet pour la diriger. Elle collabora avec le chef des réformateurs tunisiens, Béchir Sfar, qui s’était occupé lui-même de trouver, dans la médina, un local pour l’école. Elle avait été bâtie sur le terrain de l’ancien palais démoli de l’ancien Grand Vizir Mustapha Ben Smaïl (8).
L’association Khaldounia, créée en 1896, dont l’Emiralay Karoui avait été le premier président avait également été financée par les Habous. Mais l’interférence des autorités coloniales dans l’administration des Habous allait bientôt apparaitre de manière officielle. Le décret du 13 novembre 1898 avait stipulé que désormais la Djemiâa des Habous, devait chaque année mettre une certaine quantité de terres agricoles à la disposition de la Direction de l’Agriculture pour les besoins de la colonisation rurale française. Le conseil d’administration de la Djemiâa avait d’ailleurs comporté un contrôleur civil français.
Mais l’institution des Habous avait malgré tout –même à titre provisoire- constitué un frein à l’envahissement du patrimoine agricole par les Colons. Rappelons aussi que l’Emiralay Karoui était aussi l’adjoint de Keireddine au moment où ce dernier était en même temps que ministre de la marine président de la Commission Financière internationale créée pour apurer les finances du pays (1870-1884).
Enfin, je pense que cette émission est une bonne chose et qu’elle apporte un plus à une jeunesse tunisienne qui malheureusement ignore beaucoup de son passé et des efforts que les réformateurs tunisiens ont accompli pour que ce pays gagne son indépendance.Je crois même qu’une même émission transposée au petit écran ne serait pas de refus. Bien au contraire !
Hatem Karoui
Notes :
(1)Le nom complet est « Aqwam al-masalik li ma’rifat ahwal al-mamalik (Le plus sûr moyen pour connaître l’état des nations) publié en 1867 après son exil volontaire en Europe depuis 1862 et traduit en français, turc et italien. ll y expose les causes de la décadence de la Tunisie et plus généralement du monde arabo-musulman en établissant une comparaison entre les États européens et musulmans. Il y propose des stratégies en matière de gouvernance et y compare les systèmes politiques européens. Il articule aussi une voie à suivre afin de réaliser des réformes qu’il juge nécessaires, conseillant une approche modérée qui adopterait certains programmes et techniques de l’Occident tout en préservant les traditions tunisiennes. Il fait appel directement aux oulémas et souligne que la classe dirigeante devrait servir de gardiens du bien-être de la population. Lee réformateur Keireddine l’avait écrit avec l’assistance de nombreux savants tunisiens qui l’ont aidé à l’agencer, tels le cheikh Salem Bouhajeb. L’émission s’inspire donc du titre de ce célèbre ouvrage
(2)Voir : http://www.radiotunisienne.tn/culturelle/index.php?option=com_content&vi…
(3)« El Istitlaât al Barizia » suivie par « Assifa Jaouia al al istitlaât al Barizia ».
(4)La réponse n’avait pas été publiée et l’historien Chedli Bouyahia avait découvert le manuscrit de l’Emiralay à la Bibliothèque Nationale parmi les ouvrages cédés par ses héritiers. Il en avait fait une enquête publiée en 1984 où il avait présenté par la même occasion la vie et l’œuvre du cheikh Karoui.
(5)Publiée également après sa mort. Elle a été retrouvée sous la forme de brouillons par M. Ibrahim Chabbouh parmi d’autres feuilles manuscrites écrites par l’auteur et l’a pour la première fois fait publier à la revue de Sadiki en 1996.Mais où a-t-elle été retrouvée ? Sinon parmi les documents vendus par les héritiers de l’Emiralay à la Bibliothèque Nationale…
(6)Il s’agit évidemment de Mohamed Bayram V, précité.
(7)Comme elle était destinée exclusivement à des filles musulmanes, l’enseignement y était religieux, ce qui était différent des écoles missionnaires dirigées la plupart du temps par des ecclésiastes comme « les pères blancs ».
(8)Selon le regretté magistrat Mahmoud Chemmam dans son ouvrage sur les clubs féminins en Tunisie.