
Qui dirige réellement le pays et décide de son sort ? Le gouvernement ? L’ANC ? Les partis politiques ? Les magnats de la finance ? La Banque Mondiale ?
Autant de questions brûlantes qui interpellent les Tunisiens, tellement le paysage politique est ambigu, l’atmosphère sociale est tendue, la situation économique est précaire et incontrôlable et les rapports de forces déséquilibrés et biaisés.
Dans la mémoire collective tunisienne, l’histoire de l’UGTT s’est toujours conjuguée avec les douloureuses luttes pour l’indépendance et les louables efforts pour la construction du pays et ses illustres leaders de Farhat Hached à Habib Achour en passant par Ahmed Ben Salah ont marqué la conscience de toutes les générations par la noblesse et la justesse de leurs combats héroïques pour l’édification de la première République, la formation et la défense des travailleurs.
Mise en berne durant le règne de Ben Ali, acculée à s’aligner sur les positions du régime et d’être la caution morale pour la politique économique et sociale, l’UGTTT avait plus fait la Une des médias pour des affaires de malversations de ses dirigeants, ou par ses communiqués de soutien au régime d’alors, que pour ses prises de positions syndicales et sa défense des droits travailleurs.
Cependant, le soulèvement du 14 Janvier 2011, la chute du régime et les bouleversements qui s’en suivirent allaient profondément changer la donne, modifier le paysage et offrir à la centrale syndicale l’occasion de se refaire une santé militante, de se réconcilier avec ses principes fondateurs et de remobiliser ses troupes.
Réhabilitée grâce à sa forte mobilisation pour Kasbah 1 et 2, l’UGTT a pris conscience de sa force et de simple syndicat de travailleurs, elle s’est transformée en force de frappe, en vivier électoral que les partis politiques s’arrachent, en groupe de pression qui pèse lourd et en interlocuteur incontournable de toute négociation politique.
Si ce mélange des genres et ce rôle grandissant de l’UGTT qui mène le bal, fixe les règles, délimite les contours et impose la cadence, a été estimé comme justifié et nécessaire par certains. D’autres, sans offense à son vécu et sans dénigrer son rôle dans l’issue heureuse de la crise politique que nous avons traversée, croit que la centrale syndicale a dépassé ses prérogatives et qu’il est désormais urgent de rééquilibrer les rapports de forces, afin que cette centrale vaque à ses véritables et nobles missions: la défense des travailleurs et la participation à la construction du pays.
Selon certains de ces avis, l’UGTT doit opérer une vraie mutation intellectuelle et une véritable évolution philosophique en associant à la protestation, l’engagement citoyen et la force de proposition.
Toujours selon cette vision, on ne sortira la tête de l’eau, on ne sauvera le pays et on ne préservera les emplois que si tous les partenaires (gouvernement, UGTT et UTICA) consentent assumer autant leurs responsabilités qu’à exercer leurs pouvoirs.
Car quand on cultive la pratique de la protestation systématique comme pouvoir absolu plutôt que celle de la construction et de la proposition comme devoir national, on plongera inéluctablement le pays dans une nouvelle forme de dictature qui découragerait toutes velléités d’investir, démobiliserait l’initiative privée génératrice d’emplois et anéantirait toute création de richesse.
En trois années de mouvements sociaux continus et de sit-in et grèves à répétition, nous avons perdu plus de 100 000 emplois. Et si on continue sur cette voie, les chiffres franchiront allégrement la barre de 200 000. La centrale syndicale doit rappeler à ses représentants dans les régions que le droit de grève est certes sacré mais en aucun cas il ne peut être imposé ou injustifié.
Car il est inadmissible que les Sages de l’UGTT se taisent sur les dépassements injustifiés qui paralysent l’économie et coûtent très cher au pays.
A titre d’exemple, est-il logique que l’aéroport Tunis-Carthage soit paralysé par une grève sauvage qui a pour cause une sanction disciplinaire à l’encontre d’un bagagiste pris en flagrant délit de vol de bagages? Est-il logique que les agents des Finance recourent à la grève lors de la date limite pour le paiement des vignettes des voitures ? Est-il logique que la société Maille Club soit en arrêt d’activité car certains ouvriers contestent le droit souverain du propriétaire d’accorder des salaires conséquents à ses directeurs hautement qualifiés ?
Est-il logique d’accepter que la société Phosphate Gafsa soit paralysée par les grèves pendant plusieurs mois sur fond de contestation des résultats des recrutements alors qu’elle est passée de 3000 à 6000 salariés en seulement 3 années ? Et ces exemples ne sont que des échantillons d’une situation devenue plus qu’alarmante.
A l’heure de la reconstruction et de la responsabilité collective, Il est inadmissible et intolérable qu’une minorité impose sa vision à une majorité silencieuse et travailleuse, qu’elle hypothèque l’avenir d’autres et qu’elle paralyse l’activité économique.
Que certains fassent grève, c’est leur droit absolu mais qu’ils laissent les autres travailler sans imposer leurs convictions ni leurs idéologies car là on frôle le terrorisme intellectuel.
S’il est impératif de relancer la production et d’accroître la productivité comme l’a martelé le chef du gouvernement Mehdi Jomaa lors de son intervention télévisée, il faut d’abord et surtout libérer le travailleur du joug idéologique et des tiraillements partisans et politiciens pour le rassurer et lui épargner la peur de l’incertitude qui paralyse son rendement.
Et dans ce cadre, les Sages du bureau exécutif de l’UGTT, et Dieu seul sait qu’ils sont nombreux, ont un rôle historique à assumer dans la reconstruction du pays sans pour autant oublier leurs rôles dans la défense des droits des travailleurs.
Jalel JEDDI
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