
Sur le plan de l’action politique, la révolution tunisienne a surpris autant les politiciens que les intellectuels. Ces derniers ont étaient déboussolé par
la rapidité et le message fort porté par la révolution.
Personne ne l’a vu venir et personne n’a travaillé à la réaliser, sauf une minorité longtemps marginalisée. L’élite politique et intellectuelle peine encore à rattraper ce train en marche.
Nos politiciens étaient ou bien des instrumentistes dans l’orchestre de la dictature ou bien des joueurs sans ballon. Des politiciens de débats idéologiques à ne pas finir sur l’action politique (Tandhir) et de critique cynique par défaut d’avoir la possibilité d’agir (Tanbir). Entre ces deux positions, le ballon a passé très vite entre ces joueurs ne leur laissant pas la chance de saisir la passe et en créer un jeu qui concrétise un but.
Le dogme
H. Laborit nous avertit que le révolutionnaire court à sa perte, car la révolution n’est qu’un changement de la classe dominante par une autre sans le changement de la nature de la dominance en elle-même. Toute société a besoin d’un système hiérarchique dont l’ultime rôle est son propre maintien. Dans notre civilisation post-industrielle basée sur la production et la consommation des biens, le sommet de la hiérarchie est occupé par ceux qui détiennent les moyens de production (bourgeoisie capitaliste dans société libérale, prolétariat dans le communisme).
Dans ce sens, la révolution tunisienne n’est pas une révolution d’une classe sociale contre une autre. C’est une révolution pour rétablir l’ordre des choses : le mérite personnel, l’égalité des chances, le droit à la dignité et l’appropriation du pays par les gens du pays. La révolution tunisienne n’a rien à voir avec la religion. Ces dogmes restent intouchables, car c’est un dénominateur commun quelqu’en soient les variations et la variété des croyances. Il va ainsi du dogme du système politique républicain avec un état protecteur et régulateur qui joue le rôle d’une dynamo du développement et non une vache a lait pour une minorité.
Le paradigme
Le peuple semble avoir décidé à travers son expression collective de rompre avec la façon dont le pouvoir s’approprie et s’exerce. Pour paraphraser Abdelwahab Meddeb, si l’intégrisme wahhabite est la maladie de l’islam, l’exercice du pouvoir et la maladie transgénérationnelle de la culture politique arabe. Toute la hiérarchie et la relation au pouvoir sont donc à réviser et à changer (chefs locaux élus, gouverneurs élus, recteurs élus, Président élu… etc.) Ce n’est plus l’ère de confiance, du chef historique bon parlant, charismatique, père de la nation, etc. Chaque responsable doit être imputable et questionnable sur sa gestion, chaque pouvoir doit avoir son contre-pouvoir et chacun doit règlementairement laisser la chance aux autres dans cet exercice. Le changement de paradigme voulu devrait donc s’opérer dans la manière et la culture d’exercice de pouvoir et la relation entre le citoyen et du détenteur provisoire de l’autorité.
Les acteurs politiques sur le banc de l’école:
Comme le disait un fin politicien tunisien : « La démocratie… nous ne l’avions jamais eu ou vécu et il faudrait commencer à l’apprendre et l’appréhender ». Or il n’y a pas d’action sans acteurs et nos politiciens doivent réviser leurs modèles de référence, leurs dictionnaires et leurs schèmes de pensée. Il ne s’agit pas de passer en revue des livres tel : « la politique pour les nuls », car la politique est surtout une affaire de terrain qui ne s’apprend pas dans les livres.
Dans l’exercice du pouvoir avec ses prérogatives et ses responsabilités, le changement de paradigme impose le passage d’un modèle autoritaire illégitime à un modèle participatif consensuel. Or les politiciens que nous voyons parader sur les plateaux de télévision son des vieux routiers de la vielle politique.
Les postulats de l’ancien paradigme est que le peuple tunisien:
– ne mérite pas la démocratie, car il n’est pas à l’hauteur de l’exercer sans en abuser
– ne peut fonctionner que sous la contrainte de l’autorité coercitive et punitive
– ne peut accéder à l’exercice démocratique qu’après avoir atteint un certain niveau de vie économique
– veut être gouverné sans être inquiété par la participation à cet exercice.
Ces filtres cognitifs, si maintenus, n’amèneront qu’à une reproduction du modèle autoritaire connu avec un changement de couleur. Les politiciens voulant jouer dans le terrain de la révolution et réaliser ses buts doivent bien se débarrasser de ses filtres dans leur appréhension de la réalité comme dans leurs actions politiques.
Par Karim Samaali
MSc Management Hec Montréal – post MBA McGill University –
Poète, essayiste membre de la ligue arabe des cyberécrivains.
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