
La Révolution a pris de court tout le monde, à commencer par les politiciens. En Tunisie, cette race d’hommes et de femmes bien particulière n’a pas fait
la Révolution et n’y a rien comprit après qu’elle se soit mise en marche.
Que ces politiciens soient des caciques du régime déchu ou de farouches opposants, qu’ils soient opportunistes minables ou dangereux rétrogrades, vieux renards ou jeunes loups ; aucun d’eux n’est arrivé à se faire à l’idée qu’en ce moment précis de son histoire, ce petit pays a besoin d’une chose précieuse: le laisser inventer son avenir. Mais cela n’a rien d’étonnant car quand on dit inventer son avenir, la dernière personne qui pourra inventer, c’est précisément un politicien.
Au lieu d’inventer avec leurs semblables que nous sommes, ils se sont tous sans exceptions mis à faire tout ce qu’ils savent faire en définitive : petits calculs et grands arrangements (et vice versa).
Chacun bien entendu, comme pour toute action, avec plus ou moins de talent et plus ou moins d’habilité, et chacun avec des fortunes diverses. Une seule idée, une seule obsession : le pouvoir. Ce qui est au fond légitime, la finalité unique de la politique étant le pouvoir : sa conquête et son exercice.
Aucun d’eux n’a rien à proposer, rien à donner aux autres, rien à inventer dans un monde qui s’invente à chaque instant… Tout ce qu’ils ont c’est de la poudre aux yeux : donnez-moi le pouvoir et je vous rendrez heureux.
En cela, les politiciens sont les pères spirituels des publicitaires : achetez ce produit et vous serez heureux. Or donner le droit à quelqu’un d’autre de décider pour soit c’est ignorer la capacité de chaque être humain à créer et à être maître de sa vie.
Pour cette raison, les partis religieux ont un avantage considérable : ils sont par essence en adéquation profonde avec la psychologie assujettie des croyants. De fait, les politiciens comme les publicitaires, les partis politiques comme les produits de consommation, sont tout à fait superflus à la survie de l’espèce humaine. A contrario, ils sont totalement indispensables, tous les deux, à son perpétuel assujettissement par les pouvoirs.
Instrumentalisation politicienne de revendications légitimes
Dire que « la révolution commence aujourd’hui » comme l’ont lancé les pages Facebook islamistes instigatrices de Kasbah 3 et l’on répété certaines figures vassales d’Ennahdha prouve assez bien la démarche.
La Révolution Tunisienne a été pendant des semaines profondément libertaire, non dogmatique et (je vais même l’écrire en lettres capitales au risque d’offusquer les mous du genou et autres hypocrites) LAIQUE PAR ESSENCE puisque ses slogans étaient libertés, égalité et dignité (mais les mous du genou et les hypocrites n’étaient surement pas là avant le 14 janvier pour l’entendre).
Fidèles à eux-mêmes, les islamistes veulent leur « révolution », une « révolution » qui légitimera encore plus leur pouvoir qui ne pourra être que totalitaire, et même, encore plus totalitaire que ceux de Bourguiba et Ben Ali (seuls les mous du genou et les hypocrites, rejoints par les conspirationnistes, font encore semblant qu’il puisse en être autrement).
En clair, il s’agit de confisquer la Révolution, la vraie, la belle, la spontanée, la passionnée et la passionnelle et la substituer avec une autre : l’opportuniste, la politicienne, l’absolutiste, la haineuse et la frustrée.
Alors que les tunisiens ont été les premiers, alors qu’ils ont inventé des moyens de luttes (concrets et virtuels), il est aujourd’hui obsolète de s’attacher à des pratiques (médiatisées et popularisées par Al Jazira) qui brouillent politique et religion, activisme et foi. Cette systématique contestataire islamiste dénature la Révolution Tunisienne et aligne son activisme sur les calculs et la stratégie politicienne d’un parti rétrograde et absolutiste : la mal nommé Al Ennahdha.
L’action politique ne peut pas être séparée de son instrumentalisation politicienne si instrumentalisation il y a. Il est d’une naïveté consternante et d’un angélisme de mauvais aloi que certaines personnes, au nom d’une prétendue union populaire (au relent fascisant par ailleurs) aient pu croire que peut importe les commanditaires si les revendications sont partagées et ont été solidaire d’une action qui non seulement n’a été au fond menée que pour des intérêts restreints mais de plus était vouée à l’échec d’un point de vue strictement activiste et politique.
Gouvernement/Police/Médias: RESIDUS DE LA DICTATURE
D’ailleurs, notons ce qui est le plus étonnant en ce jour du vendredi 15 juillet. Ce n’est ni l’attitude autoritaire du gouvernement, ni la répression policière la plus démesurée depuis le 14 janvier et ni l’absence de couverture médiatique. Ce qui est le plus étonnant est que les commanditaires de ce sit-in font semblant que c’était imprévisible : comble de la mauvaise foi.
Après avoir envoyé les gens en « chair à canons », ils s’offusquent comme s’ils ne savaient pas que les résidus de la dictature avaient continué à opérer comme au temps de la dictature. Pour être clair, c’est ce qu’ils cherchaient à faire : envoyer les gens se faire opprimer pour instrumentaliser la colère des opprimés.
Il ne fallait pas être fin stratège pour savoir que l’étau de l’autoritarisme se resserre progressivement plus le temps passe. Et les instigateurs de Kasbah 3 le savaient très bien et ont intérêt à en profiter : créer de la violence couplée à une sympathie en leur faveur en utilisant le pacifisme et la bonne foi des gens et en se posant comme les seuls victimes de l’oppression actuelle.
D’ailleurs il n’y a qu’à faire un tour à la fois sur les pages Facebook de Kasbah 3, des pages d’Al Nahdha et des pages noyautées par Al Ennahdha pour lire des lignes et des lignes de rhétorique victimiste et misérabiliste de la pire espèce à laquelle la révolution n’était pas habituée. Les islamistes eux, comme les sionistes, sont habitués à ce commerce de la victimisation.
Et c’est ainsi que le piège se referme dans son absolu perfection : la symbiose entre l’ancienne dictature et ses résidus et l’éventuelle prochaine dictature et ses précurseurs. Un statu quo malsain est en train de s’installer, de s’amplifier et duquel ne peut résulter que deux probabilités: la perpétuation de la dictature telle que nous la connaissons depuis 50 ans ou bien la naissance d’une dictature religieuse.
Autant dire une personne qui est sure de se réveiller le lendemain avec ou bien la peste ou bien le choléra. Perspective peu réjouissante je vous l’accorde. Mais alors, que faire ?!
La Révolution Tunisienne n’aura pas lieu
Je vais le dire clairement. Personnellement, je suis à 1000% avec toutes les revendications de Kasbah 3 sans exception. J’aime bien de même son slogan bien qu’il soit d’un jeunisme primaire « La révolution est à nous les jeunes et nous ne la laisserons pas être confisquée par les vieux ». Je suis en même temps à 1000% contre l’action Kasbah 3 en tant que telle.
Car en plus des raisons évoquées tout au long de ce texte, il y en a une autre, encore plus pragmatique. Un sit-in est un moyen d’action en démocratie or il est tout à fait inefficace en dictature. Et nous sommes encore en dictature.
Les instigateurs de Kasbah 3 savent qu’il est inefficace pour ce qui est des revendications mais il est efficace pour leurs intérêts stratégiques seulement. La meilleure preuve en est Kasbah 1 et 2 qui ont été rétrospectivement des échecs même si elles ont eu lieu.
Que reste-il alors ? Les manifestations ? Les élections ? Non. Il reste ce qui a fait l’essence même de la Révolution Tunisienne : L’INSURRECTION. Une insurrection comme celle entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011.
Une insurrection qui apprend des erreurs de sa précédente: personne à « dégager » mais tout un système à déraciner de fond en comble avec cette fois-ci deux objectifs principaux : la prise du ministère de l’intérieur et de la télévision d’état.
Une insurrection semblable à sa précédente doit reprendre: en étant uniquement citoyenne sans aucun soubassement religieux, en étant uniquement politique sans aucun soubassement politicien ou partisan. Sinon elle est vouée à l’échec : ou bien elle ne réussi pas ou bien elle ne réussira qu’à installer une autre dictature.
Par Ismaël
Discussion about this post