
L’Assemblée Constituante s’est réunie le 22 Novembre dernier et depuis, il ne se passe pas un jour sans que la Place du Bardo ne soit le théâtre de mouvements citoyens.
Le premier jour, il y a eu environ 2000 personnes qui ont tenu à user de leur droit de rappeler aux nouveaux élus que s’ils faisaient leur entrée dans cette auguste assemblée, c’est par la volonté du Peuple et que leur mission était d’écrire une constitution pour tout ce peuple et non pas pour une partie, quels que soient les pourcentages, fussent ils représentatifs d’une majorité relative ou d’une minorité de blocage.
Leur présence était d’autant plus nécessaire qu’un mois s’était écoulé depuis les élections et que les partis politiques avaient donné tous les mauvais signaux quand à leurs intentions opaques, plus soucieux qu’ils étaient de gouverner et d’avoir un siège ou un strapontin que de se tenir à la mission claire que leur avait confié les électeurs.
Il a fallut attendre quelques temps avant que ne soient livrés les premiers textes censés régir les règles internes de l’assemblée et les mécanismes de fonctionnement du gouvernement de transition. Oui, car un gouvernement nommé et négocié par des parties politiques ne peut qu’être temporaire en attendant que des règles constitutionnelles soient écrites pour le pays.
Résultat de cette attente et de ce premier test démocratique : Un texte que n’auraient pas renié les « juristes/tailleurs du sur-mesure » de Ben Ali.
Tablant sur la naïveté des Tunisiens et sur leur allergie toute récente au régime présidentiel de droit absolu, les porteurs du projet ont tout simplement tenté de transférer les pouvoirs tant honnis d’un seul homme vers un autre sous le couvert sémantique qu’il était simplement chef du gouvernement et non président de la république, comme si cela était une preuve suffisante de sa probité et qu’il fallait le croire sur parole. Vous avez bien sur compris que dans notre cas de figure, il s’agit de Hamadi Jebali, secrétaire général du mouvement Ennahdha et qui comme chacun le sait n’a que des membres qui craignent Dieu. On serait presque tenté de dire « Au diable » les institutions d’autant plus que ce monsieur nous a rassuré quand à son attachement aux valeurs de la République en parlant au lendemain des élections de l’instauration du 6ème Califat avec le même lyrisme qu’utiliseraient d’autres pour annoncer l’arrivée du Messie ou du Mehdi Chiite tant attendu.
Puis on s’est rendu compte que par « le plus grand des hasards » et au moment où les parrains de ces textes essayaient discrètement le passage en force en commission, un groupe de jeunes étudiantes en niqab (j’assume qu’elle sont jeunes) et leurs « camarades » de sexe opposé et à la pilosité faciale abondante avaient décidé de faire valoir leur droit à la liberté vestimentaire au moment des examens et cela en occupant la faculté des Lettres de La Manouba où le doyen fut séquestré et même molesté par ces amoureux de la liberté. Le résultat fut une suspension des examens pour tous les étudiants. Mais que valent plus d’un millier d’étudiants quand il s’agit du droit fondamental à la cotonnade intégrale ?
S’en suivit une grève générale dans les universités à l’appel des enseignants du supérieur qui depuis quelques temps constataient une fâcheuse tendance qui s’installait dans le périmètre universitaire et même scolaire, où des professeurs se trouvaient physiquement pris à partie par des étudiants devenues garants de la « morale ».
Jeudi 1er Décembre, les professeurs grévistes convergèrent vers l’Assemblée Constituante dans une marche qui regroupa selon les chiffres de la police environ 6000 personnes représentatives des différents pans de la profession et même de la société, toutes et tous attachés à une Tunisie éduquée, libres, moderniste, besogneuse, fière de ses racines et de son histoire riche, variée et trois fois millénaires. Étonnamment (ou pas), la foule de ce jour là n’avait pas été rassemblée depuis un certain 14 Janvier 2011.
Mais un autre événement eu lieu au même moment et au même emplacement. Des chômeurs diplômés du Bassin minier, originaire de Gafsa, de Kasserine et d’autres régions damnées de la Tunisie, vétérans des luttes de 2008 contre le dictateur et des rassemblements Kasbah 1 et Kasbah 2 qui avaient brisé l’Etat/RCD, ont décidé de venir camper sous les grilles du Palais du Bardo. Ils avaient décidé qu’ils en avaient marre de voir que tous les sacrifices consenties n’avaient en fin de compte rien changé à leur quotidien de misère.
Et par le plus grand des miracles, ces deux Tunisie (nantie et miséreuse) se sont retrouvées autour de vrais valeurs malheureusement égarées dans les faux sujets qui ont pollué le débat des six derniers mois : TRAVAIL, DIGNITÉ, LIBERTÉ.
Dans un énorme élan de solidarité, ceux qui venaient tous les jours en externes, réclamer la démocratie, les libertés et la transparence avant de rentrer chez eux le soir se sont mis à ramener de la nourriture, des couvertures et même des tentes à leurs frères de l’intérieur. Et comme si cela ne suffisait pas et suite à des agressions subies la nuit par les grévistes, quelques dizaines d’associations issues de la société civile ont décidé que leur soutien devait être assuré 24h sur 24 et que leurs jeunes militants resteraient sur place afin d’offrir leur aide et leur protection. L’esprit de la révolution était de retour.
A l’heure où j’écris ces quelques lignes, d’autres groupes de chômeurs venant de l’intérieur, convergent vers la capitale.
Tout ceci ne pouvait laisser indifférentes d’autres forces et en particulier la plupart de ceux qui depuis un mois se voyaient déjà comme les maitres du pays, se partageant les portefeuilles et distribuant les hauts postes de l’état. Un appel fut lancé sur les réseaux sociaux proches du parti islamiste et dans plusieurs mosquées pour une contre manifestation le samedi 3 Décembre sous couvert qu’ils représentent le véritable pays grâce à « leur majorité » dans l’assemblée légitimement élue. Peu importe que cette « majorité » n’est que de 41% des sièges et de 37% … de 52% de Tunisiens en âge de voter. Quand on aime, on ne compte pas. Ou alors pas avec assez de lucidité.
Je me suis rendu au Bardo tous les jours, depuis le premier jour. Ça variait de 3 heures à beaucoup d’heures. Samedi par exemple, je suis arrivé à 10h30 et je n’en suis reparti que tard le soir.
La journée dans le fond fut bon enfant. Les forces de l’ordre avaient placé des chevaux de frise des deux cotés de la chaussée pour permettre à la circulation de passer et créer ainsi un cordon de sécurité entre les personnes en présences. Mais les photos relayées sur Facebook et par les médias (français et Al Jazeera en tête, avec un autre mauvais point à notre TV nationale) ont montré un pays physiquement divisé entre « laïcs » et « barbus ». Un pays ou deux clans étaient prêts à s’étriper dans une guerre civile à la libanaise. Un pays déjà dépressif et qui cédait en plus à la panique.
Mais pour y avoir été, je peux vous assurer qu’il n’y avait pas deux clans. Certes, il y avait deux masses séparées par la chaussée et la circulation. Mais il y avait en gros, d’un côté environ 2000 personnes qui avaient des revendications claires et qui discutaient et qui échangeaient. Et j’ai personnellement beaucoup discuté avec des gens qui de premier abord ne partageaient pas mes idées et qui ignoraient complètement mes points de vues. Cela jusqu’à ce qu’ils découvrent les valeurs que j’essaye de porter, qu’ils se trompaient sur mon compte et que comble de l’ironie nous avions plus d’accord que de divergences. Personnellement, je ne me suis jamais trompé sur certaines de leurs convictions. Je ne les partage pas mais je ne les ai jamais diabolisés.
Et puis en face, il y avait entre 3000 et 4000 personnes, une masse assez uniforme par le look que l’on pouvait en gros diviser en trois.
Il y avait à peu près quelques centaines d’hommes d’âge moyen et de femmes plus ou moins jeunes et qui portaient le Hijab et huit qui portaient Niqab.
Ensuite, il y avait quelques dizaines de Salafistes/extrémistes du Hizb Ettahrir (100 à tout casser) avec leurs drapeaux noirs et leur seul slogan qui était Takbir.
Et finalement, il y avait le reste: environ 3000 jeunes entre 15 et 25 ans, qui reprenait des slogans visiblement soufflés mais qu’ils n’avaient retenus que parce qu’ils étaient mis sur des airs qu’ils chantent chaque dimanche dans les stades de football. Ces stades où pour se défouler à chaque fin de match, que leur équipe soit gagnante ou vaincue, ils se castagneront les uns les autres avec de temps en temps un aparté avec les forces de l’ordre. Et ces jeunes ont fait comme à chaque fin de match de championnat: ils ont jeté des pierres et cherché la bagarre
La seule certitude c’est que le gros des ces participants a une idéologie plus proche du virage du stade d’El Menzah que de celle de Ben Laden. Le moment le plus cocasse, étant celui où une camionnette est passée au milieu de la chaussée avec à son bord des « manifestants » brandissant le drapeau de Ennahdha, le drapeau noir du Hizb Ettahrir et le drapeau du… Club Africain.
Quelle conclusion doit-on tirer de tout cela. D’abord qu’il faut recentrer le débat sur les vrais problèmes : Chômage, misère, éducation, notre économie qui sombre.
Ensuite reconnaitre que les membres de l’assemblée constituante même s’ils sont élus par le jeu des urnes, souffrent tous et sans exception d’un déficit de connaissances démocratiques. Ceci est encore plus vrai pour les partis politiques et leurs membres qui à l’exception de quelques militants de la première heure ne connaissent finalement et d’une manière Pavlovienne que le système Ben Ali.
Le salut ne viendra que par la société civile et par sa capacité à rester vigilante et porteuse de projets et de valeurs communes qui seront le socle sur lequel sera bâti la nouvelle Tunisie. Un projet solide, inclusif et construit grâce à un savoir faire 100% tunisien.
Un projet que je verrais très bien exporté vers la France, les USA et surtout le Qatar.
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