Peut-il en être autrement? Rached Ghannouchi leader incontesté du mouvement islamiste depuis sa création dans les années 1970 sort plus fort que jamais de son Xème Congrès, alors qu’Ennahdha (qui succède à la Jamaa Islamia puis au mouvement de la tendance islamique) fêtera bientôt ses cinquante ans d’existence. Cela ne faisait pas de doute quand bien même il a dû menacer de ne pas se présenter à la présidence du mouvement pour obtenir tous les pouvoirs qu’il revendiquait. Une dramaturgie bien ficelée d’un homme qui en a vu d’autres. Le show de Radès puis de Hammamet avec un faste ostentatoire était superflu ou constitue-t-il une provocation dans un pays où grand monde crève la dalle. Certainement pas car il fallait faire de ce congrès une démonstration de force.
D’ailleurs, Ghannouchi n’a pas manqué d’en faire état dans son discours d’ouverture lorsqu’il s’est félicité non seulement du nombre des présents que la salle n’a pu contenir mais aussi quand il a dit qu’Ennahdha est désormais le plus ancien parti politique et le plus enraciné dans le pays. Si Ghannouchi détient tous les leviers du parti puisque c’est lui qui nomme les membres du bureau exécutif (équivalent du bureau politique des partis classiques) alors que Majlis Choura ne fait qu’avaliser son choix, ce qui lui permet de disposer des cordons de la bourse, a-t-il réussi à imposer sa ligne politique ? En apparence oui puisque le Congrès a accepté de séparer le politique de la prédication. Mais au vu de l’embarras dans lequel tout le monde a semblé s’être plongé, rien ne dit que la chose est gagnée. On ne parle pas de la séparation du politique du religieux ce qui aurait rassuré beaucoup de monde. Car que veut dire la prédication dans une société très majoritairement musulmane. Même cela n’est même pas acquis car un autre terme est venu encore ajouter à la confusion, celui de la spécialisation. Ce qui laisse penser que tout le monde arrive au parti, devenu généraliste avant d’acquérir une formation qui lui permet de se spécialiser soit en politique, soit dans le social c’est-à-dire le caritatif soit dans la prédication. A l’évidence il s’agit de quadriller toute la société, le monde politique comme la société civile. Ce que tout le monde a remarqué, c’est l’absence de débats au sein du Congrès sur cette question cruciale. Tout le monde semble partager ce changement qu’il importe de faire contraint et forcé.
Changement de stratégie ou de tactique, on ne dit rien là-dessus. En tout cas le mouvement, Ghannouchi en tête, a tenu à tirer le plus grand profit de ce qu’il devrait faire bien malgré lui. Aucun changement significatif n’a été non plus observé. Le nom du mouvement n’est pas modifié. L’instance suprême entre deux congrès conserve sa dénomination, Majlis Choura qui a pourtant une connotation islamique. Il était question qu’il s’appelle le Conseil national. Pas de changement remarquable dans la composition de ce Majlis tel qu’il a été élu par le Congrès. Les ténors de l’Islam politique sont toujours là. Les Sadok Chourou, Habib Ellouze, Abdelmajid Najjar, Mohamed Akrout sont toujours là, élus d’ailleurs parmi les premiers. Les « faucons » sont aussi bien élus comme Abdelatif Mekki, Abdelkrim Harouni ou Mohamed Ben Salem. Alors changements cosmétiques ou changements en profondeur. Peu de choses indiquent qu’Ennahdha sorti de son Xème congrès soit différent de celui qui existait avant. Mais il ne faut pas insulter l’avenir. Peut-être n’est-ce que le début d’un long processus. Changement d’orientation nécessite un changement de génération. Ce n’est pas le cas. Car on ne peut conduire un parti en 2016 avec les outils des années 1970.
R.B.R.
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