
Lorsque le monde appartient, entier, à l’ennemi, qu’il n’existe plus nulle part où aller, que toutes les routes sont barrées, que rien ne s’offre plus au
regard que la destruction et la corruption du bien ; alors le sage sourit, il sait que tous ce qui croit décroit, que l’inspiration précède l’expiration, et que rien n’est éternel.
C’est comme le murmure d’un fleuve, un bruit qui sourd des profondeurs de la roche, qui devient de plus en plus fort à mesure que l’on se rapproche des récits que se racontent les perdants de tous les temps. Les habits changent, les faits non. Il y aura toujours des vainqueurs et des vaincus, ceux à qui le monde appartient dorénavant, et les autres, ces autres qui ont toujours le choix entre mourir debout ou vivre en laisse. Ceux qui meurent sont des bienheureux, et ceux qui restent doivent bien continuer d’espérer. Alors on trouve des combines, des trucs pour tenir, des histoires qu’on se raconte, à soi ou à ces autres qui veulent continuer d’espérer eux aussi… ces histoires que l’on aime se raconter sont des histoires qui finissent mal, l’horreur de leur fin nous console.
Nos histoires ne relèvent pas du conte pour enfant, et si les méchants sont aisément reconnaissables, les héros en habits crottés ne font généralement pas long feu. Ca nous permet de tenir, de se dire que finalement le pire ne s’est pas encore produit, après tout, on est encore là, on peut encore regarder les choses, et les raconter, et ça prouve qu’on est encore vivant quelque part… mais dans le fond on le sait bien que ce ne sont que des histoires, que le pire est toujours le présent et que l’on ne se libérera jamais des autres qui racontent, eux, haut et fort des historiettes qui, elles, relèvent bel et bien du conte enfantin avec ses morales cordicoles.
On le sait bien que le monde nous est définitivement perdu, que l’on est de ceux qui seront à jamais, pour toujours, et depuis l’aube des temps tenus en laisse. Sinon on n’écrirait pas. Sinon on ne se raconterait pas d’histoires.
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