Par Kaïs Ben Mrad
À l’approche de l’Aïd al-Adha, la hausse excessive des prix des moutons continue de choquer les Tunisiens, qui ne savent plus à quel saint se vouer. Cette situation est d’autant plus difficile qu’elle s’inscrit dans un contexte général de hausse des prix de la majorité des produits de base.
Bien que ce phénomène soit prévisible en raison du cumul de plusieurs facteurs économiques, structurels et conjoncturels, peu de mesures efficaces ont été mises en place pour l’anticiper. Pire encore, cette situation risque de s’aggraver au fil des années, notamment à cause de la baisse importante du cheptel ovin et bovin en Tunisie.
En effet, le cheptel ovin, selon les dernières données disponibles, est passé de 6,805 millions de têtes en 2014 à environ 4,6 millions en 2025, soit une baisse de près de 30 %. De même, le cheptel bovin a connu une forte diminution, passant d’environ 437 000 à 280 000 têtes sur la même période, soit une baisse de 35 %.
Il convient de souligner que l’élevage des bovins et des ovins est souvent complémentaire en Tunisie, de nombreux agriculteurs combinant ces deux activités dans des exploitations de petite taille. Il est également important de noter que 80 % de la production nationale est assuré par 85 % des agriculteurs disposant d’unités ne dépassant pas 10 vaches et 10 femelles ovines.
De nombreux facteurs structurels expliquent cette tendance à la baisse. Outre les années successives de sécheresse et la raréfaction des ressources hydriques, qui ont fortement affecté les terres de pâturage, on peut citer la faible productivité du secteur, le manque de soutien public aux petits éleveurs, la faible modernisation des techniques d’élevage, ainsi que le vieillissement des éleveurs et la baisse de l’attractivité de ce métier. À cela s’ajoute également la fuite du cheptel vers l’Algérie, qui accentue la pression sur l’offre locale.
À ces causes structurelles s’ajoutent des facteurs conjoncturels qui aggravent davantage la situation. La forte demande saisonnière à l’approche de l’Aïd entraîne mécaniquement une hausse des prix, dans un contexte où l’offre est déjà limitée. Cette situation est amplifiée par la spéculation et les intermédiaires (les “gacharas”), qui profitent de la pression sociale et religieuse poussant les consommateurs à acheter malgré les prix élevés, astronomiques, devrait-on dire, car certains prix donnent carrément le tournis.
Plusieurs organisations de consommateurs et experts estiment que ces intermédiaires contrôlent une grande partie du marché et imposent des marges très élevées, parfois estimées entre 400 et 500 dinars par mouton.
Selon certains calculs, un agneau vendu à environ 300 dinars à sa naissance, auquel s’ajoutent les coûts d’alimentation (environ 1 dinar par jour sur une année), ainsi que les frais de transport, de soins vétérinaires et de main-d’œuvre, ne devrait pas dépasser un prix final d’environ 1 000 dinars pour un mouton de 45 kg destiné au consommateur.
Face à cette flambée des prix et au fait que les solutions en amont n’ont pas été prises à temps pour les stabiliser, notamment à travers l’importation temporaire de moutons afin d’augmenter l’offre en période de forte demande, quelques mesures demeurent encore envisageables à très court terme durant les derniers jours précédant l’Aïd.
Parmi elles figurent le renforcement du contrôle du marché pour limiter la spéculation et encadrer les marges des intermédiaires ; l’organisation de ventes encadrées par l’État via des points de ramassage et de distribution officiels afin de garantir des prix plus transparents ; ainsi que l’importation ponctuelle de carcasses de viande ovine réfrigérée, dont la distribution pourrait être assurée sur l’ensemble du territoire via les grandes et moyennes surfaces.
Face à cette situation de flambée incontrôlée, une réorganisation complète du secteur serait nécessaire dans les prochaines années. Et cela passe inévitablement par d’autres mesures structurelles, notamment la modernisation de l’élevage afin d’améliorer la productivité et de réduire les pertes ; le soutien accru aux petits éleveurs à travers des subventions et des aides au financement ; l’amélioration des fourrages et la rationalisation de l’utilisation des aliments composés ; le renforcement de l’encadrement technique ; la réforme structurelle des circuits de distribution afin de réduire le poids des intermédiaires ; la labellisation des régions productrices et des races autochtones à travers des marques à forte valeur ajoutée ; la restructuration des circuits d’abattage et la généralisation de la vente à la découpe ; et surtout l’interdiction de l’abattage des femelles ovines.

