Déchets électroniques : un fort potentiel de recyclage bloqué par la réglementation

Près de 100 mille tonnes de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) sont générées chaque année en Tunisie, mais le centre pilote de Borj Chakir, premier du genre en Afrique, n’en a traité que 202 tonnes à fin novembre 2025, soit moins de 1 % de sa capacité théorique de 24 mille tonnes par an. En cause : des lourdeurs administratives qui transforment ce gisement de métaux précieux en une « mine urbaine » immobilisée.
Dans les hangars de cette installation mise en service il y a dix ans dans le cadre d’un partenariat tuniso-coréen, les amas de carcasses d’ordinateurs, d’écrans éventrés et de composants réduits en morceaux forment d’étranges « mini-forêts » industrielles. L’air y est chargé d’une odeur âcre, mélange de plastique brûlé, de métal oxydé et de poussière chimique. Mais derrière ce décor industriel saisissant, les stocks de matériaux traités s’entassent jusqu’au plafond, faute de pouvoir être écoulés.
« Le principal obstacle reste d’ordre juridique », explique Amel Guinoubi, cheffe de service à la direction du recyclage et de la valorisation de l’Agence nationale de gestion des déchets (ANGED). « Nous sommes contraints de passer par des procédures lourdes, entre appels d’offres et ventes aux enchères publiques.
« Un parcours pouvant nécessiter jusqu’à 29 étapes », selon Khemaies Oueslati, chef de service à l’ANGED, ce qui ralentit la commercialisation des matériaux et décourage les opérateurs privés. Face à ce constat, expliqué aux journalistes formés aux questions de l’environnement et lors d’une visite de terrain organisée en collaboration avec la GIZ, les autorités tunisiennes envisagent une refonte du modèle de gestion.
Une étude de faisabilité est en cours pour transformer l’exploitation du centre en partenariat public-privé (PPP), afin de conférer davantage de flexibilité et d’accélérer l’écoulement des stocks, a indiqué Mme Guinoubi.Cette évolution s’inscrit dans une stratégie nationale adoptée en 2025, visant à renforcer la valorisation des déchets à l’horizon 2030-2035.
Parallèlement, une circulaire actualisée en 2023, impose désormais aux établissements publics de céder leurs équipements usagés à l’ANGED, pour renforcer la collecte, améliorer la traçabilité et réduire le poids du secteur informel.
Pour Abir Sassi, directrice du recyclage et de la valorisation à l’ANGED, le défi est aussi culturel : « Il faut changer de comportement, adopter le tri à la source et comprendre que ces équipements en fin de vie ne doivent plus être considérés comme des déchets, mais comme des ressources. » Car derrière ces rebuts se cachent acier, verre, cuivre, mais aussi des métaux précieux comme l’or et l’argent.
Faute d’unités de traitement avancées en Tunisie, les composants les plus riches, notamment les cartes électroniques, sont exportés pour être valorisés à l’étranger. À l’échelle planétaire, le défi est immense. Selon le » Global E-waste Monitor » des Nations Unies, les déchets électroniques progressent cinq fois plus vite que leur recyclage.
En 2022, le monde a produit 62 millions de tonnes de DEEE, un volume qui pourrait atteindre 82 millions de tonnes d’ici 2030. L’Afrique, bien que moins productrice, reste pénalisée par un manque d’infrastructures adaptées. Pourtant, selon la Banque mondiale, le développement du recyclage des déchets électroniques pourrait générer des milliers d’emplois qualifiés sur le continent.
Le centre de Borj Chakir, modèle à promouvoir, illustre ce paradoxe. Sans une restructuration rapide de la filière, les DEEE resteront une menace pour la santé humaine, les sols et les ressources en eau, alors qu’une gestion optimisée pourrait transformer ce défi environnemental en levier économique majeur. Une initiative régionale baptisée « WEEEVALUE », cofinancée par l’Union européenne, teste actuellement de nouveaux modèles de collecte et de sensibilisation à l’échelle méditerranéenne, et pourrait contribuer à débloquer la situation.
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