
Cette énième attaque ou intimidation contre un meeting de Nida Tounès à Djerba rappelle la volonté des partis nationalistes laïcisants arabes pendant la période post-coloniale d’extirper par la racine les forces politiques conservatrices ou islamistes.
La roue a tourné et l’équilibre des forces s’est inversé. Et si Béji Caïd Essebbsi, pale copie mais pur produit de l’autoritarisme modernisant paternaliste, rappelle à chacune de ses sorties que le parti Ennahdha est une composante essentielle et pour longtemps de la topographie politique et idéologique locale, la reconnaissance n’est pas réciproque.
On pourra gloser longtemps sur l’implication ou non d’Ennahdha et du CPR dans les dépassements tapageurs et violents des Ligues de protection de la Révolution. La véhémence allergique des discours de certains de leurs leaders ne trompent pas. L’existence même de Nida Tounès trouble leur tranquillité…
On l’oublie souvent mais les premiers courants réformistes ou modernistes en Egypte, en Syrie, en Tunisie précèdent la colonisation. Et déjà deux visions, l’une laïcisante et occidentalisée, l’autre imprégnée d’orthodoxie sunnite, se disputaient l’influence sur la jeunesse.
C’est que la rationalité prudente et formelle de l’ash’arisme était pensée comme un antidote possible à la superstition maraboutique de la société de l’époque. Un irrationalisme hiératique qui maintenait les populations dans un état d’arriération renforçant le pouvoir semi-féodal ottoman. Hassan Banna fondateur des Frères Musulmans gênait terriblement la caste ecclésiastique du Caire des années 30 et n’était pas vu comme un conservateur.
L’Islamisme politique n’appartient pas au courant salafiste, n’en déplaise aux intellectuels Facebook proche de Nida Tounès. Il est bel et bien un produit de l’histoire récente et emprunte des références communes aux courants progressistes. A titre d’exemple la terminologie et le ton belliqueux de Sayed Qutb sont puisés directement dans la littérature bolchévique…
Au bolchévisme les nationalistes ont emprunté un sens caricaturalement schématique de l’Histoire. Bien que nourri aux Lumières et prônant le progrès Bourguiba avait une conception hégélienne de l’Etat. Ou plutôt une lecture simpliste (stalinienne) de Hegel. Car si l’idéalisme allemand est rigide sur le plan de l’action, il exige une grande complexité dans la lecture et la compréhension des antagonismes qui font le Devenir.
Bourguiba comme son modèle Atatürk a cru qu’avec son énergie exceptionnelle et son orgueil surdimensionné il pouvait tordre le cours de l’Histoire. Pour lancer la Tunisie sur la voie de la modernité il fallait juste pousser dans le sens contraire : interdire la barbe et le voile et remplacer l’habit traditionnel par les codes vestimentaires occidentaux, interdire l’enseignement traditionnel et adopter les référents intellectuels européens, adopter une législation positive en l’enrobant dans une pellicule islamique…
Tous ceux qui ont adopté un ersatz de modernité, la forme sans le fond (culte de la liberté, sacralité de l’individu, l’humanisme, refus de l’arbitraire…), les Mustapha Kamel, Nasser, Bourguiba, le Shah auront provoqué la vengeance cinglante et sardonique de l’Histoire.
Tous les pays de ces grands « leaders » vivent ou ont vécu une montée irrésistible du conservatisme, un retour irrépressible aux valeurs traditionnalistes.
Les islamistes et Ennahdha jubilent. La cruauté froide déployée contre eux pour les anéantir (et avant eux dirigée vers les yousséfistes) les a à peine ébranlés. Le pays semble les acclamer. Beaucoup de jeunes sont assoiffés de valeurs ancestrales. Une petite victoire que pensent-ils leur donne un blanc-seing pour imposer leur modèle de société et éliminer définitivement leurs ennemis. Avec la même tendance à la justification grandiloquente. On se contente de changer quelques variables du paradigme. Remplacer « modernité » par « révolution », « nation » par « islam »… Diaboliser la vision concurrente, refuser ontologiquement son existence et justifier ainsi son extermination…
La réalité est bien évidemment beaucoup plus complexe que les schématisations théoriques. L’équilibre des forces et la situation sociopolitique de la Tunisie d’aujourd’hui ne permettront pas une domination définitive d’un camp politique sur un autre. Il n’empêche que les perdants d’hier sont animés d’une volonté de « détricotage » d’un demi-siècle de réalisations nationales, bonnes ou mauvaises.
A l’idolâtrie niaise du bourguibisme s’oppose une diabolisation revancharde et partisane. Ce qu’il y a de pathologique dans la personnalité de Bourguiba intéresse peu. Ce qui compte c’est de faire un bilan sans concessions de son œuvre. Et il y a du bon et du moins bon. « L’Etat moderne » est clairement un mythe. La Tunisie n’est pas moderne, ni au sens politique, ni philosophique. Mais la Tunisie est un Etat, une Nation, avec des référents communs qui garantissent la cohésion de notre société. Et ça c’est clairement l’œuvre des destouriens.
On pourrait continuer avec un bilan dépassionné du benalisme et expliquer que la dose de libéralisme économique injectée par l’ancien président était un préalable –comme très souvent dans l’Histoire- à plus de libéralisme politique. Mais les esprits s’échaufferont trop vite…
Nida Tounès est un amas hétéroclite de nostalgiques de l’ancien régime ou de l’Etat tout puissant, de destouriens convaincus, de rcdistes opportunistes, de progressistes mous, de petits bourgeois adeptes de l’ordre… Ce n’est pas le PSD ou le RCD mais s’en est un prolongement. Ce n’est pas l’opposition progressiste mais c’est un contrepoids possible aux islamistes. On pourra regretter que la bipolarisation reste désespérément à droite, trop à droite… Mais l’Esprit, l’Idée pour reprendre grossièrement Hegel ne naissent pas de rien.
Enahdha et Nida Tounès sont les produits de notre histoire moderne. Tenter d’éliminer l’un ou l’autre c’est agacer la marche de l’Histoire qui se laisse parfois faire mais a toujours le dernier mot…
Radhouane Somaï
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