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Experts économistes en Tunisie: Entre la bonne graine et l’ivraie?

8 mars 2013
in Chroniques
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Le rôle de l’élite universitaire est déterminant dans la direction que peut prendre un pays en transition. Encore faut-il que ces universitaires s’impliquent réellement dans la prise des décisions stratégiques et encadrent les débats sur les principales questions qui intéressent l’opinion publique.

Quand ils sont exclus ou se font exclure pour une raison ou une autre, la facture à payer serait lourde et le risque de revenir à la case départ se loge au pied de l’édifice.

En Tunisie, la précipitation des événements depuis le 14, face à des institutions non habituées au changement et gérées par des commis majoritairement inféodés à une autorité hiérarchisée, et en présence d’un média surtout audio-visuel entre les mains d’acteurs au mieux reproducteurs du statu quo depuis une vingtaine d’année sinon plus, n’a pas aidé le citoyen lambda à mieux comprendre l’importance de la transition et ses prérogatives.

Sans revenir sur les conséquences de la fracture au sein de la classe politique depuis le 23 octobre créant par là un vide hélas rempli par les enfants illégitimes de la révolution, un climat de méfiance s’est in fine instauré entre individus-mêmes.

Le corollaire de cette méfiance met en avant le réflexe de positionner politiquement le vis-à-vis. C’est ainsi que les questions fondamentales concernant le devenir des institutions post-révolution ont été maladroitement traitées car entachées d’aliénation : idéologique, religieuse et sociale. Bref, politique.

Et c’est ainsi que le pays est devenu un champ de guéguerres de positionnement risquant de faire perdre à la nation une rare opportunité historique de passer à un palier supérieur de développement. Et c’est ainsi que tout le monde, académiciens et profanes sont logés à la même enseigne.

L’approche positiviste distinguant les acteurs selon leur poids dans la répartition de la rente sociale sert de cadre d’analyse, voyons-nous, adéquat pour analyser les interprétations de la situation économique actuelle.

I.Des acteurs sociaux : une synthèse

Les représentations de la structure de la société, (syndicats, opposition, dispositif d’information et de communication, et Etat) ont malencontreusement subi une déformation conceptuelle et sont désormais définies uniquement de manière fonctionnelle.

Pour les syndicats, leur bienfondé semble être l’organisation tous azimuts de protestations et de revendications sans qu’une responsabilité sociétale ne soit mise en exergue et sans qu’une réelle volonté de participer à une stabilité sociopolitique tant attendue ne soit mise en évidence. Cette stabilité, si vitale soit-elle, requiert à l’évidence des concessions au vu de l’impossibilité de réalisations structurelles dans l’immédiat.

Du côté de l’opposition, sur les quelque 140 partis politiques, la majorité sont nés prématurément, ne sont pas si structurés et n’ont pas encore élaboré des positions profondes et originales par rapport aux principales problématiques.

Sa performance s’est réduite à sa capacité à puiser dans la liberté de l’expression pour ne se réaliser qu’à travers son refus presque inconditionnel de la manœuvre officielle. Ceci s’est affirmée aussi par un style de communication très limitée et par une pédagogie faisant défaut menée par le Gouvernement. Dans ce cas, l’opposition n’a raté aucune occasion de se précipiter vers la critique, si ce n’est le dénigrement, sans apporter jusqu’à ce jour des alternatives structurées surtout dans le domaine économique. Il semble qu’elle ambitionne d’atteindre le pouvoir avant de se justifier par des programmes achevés.

Quant au dispositif de l’information, abstraction faite de quelques exceptions, nul ne peut nier qu’il est globalement à ses débuts et il va sans dire qu’il lui faudra de longues étapes à franchir pour gagner en impartialité. Cette condition est vitale pour une transition lisse, rapide et à moindres coûts. Surtout les médias télévisés, je crois qu’ils ont beaucoup d’habitudes contreproductives: souvent le présentateur ne prépare pas son dossier, invite des non spécialistes et leur permet de mener des propos superficiels et les oblige à ne pas prendre en compte toutes les dimensions du problème discuté car il considère que les téléspectateurs ne sont pas outillés.

Cette approche de nivellement par le bas est grave, car elle risque le traitement superficiel et donc faux de plusieurs questions telles que celle de l’indépendance de la Banque Centrale, de la croissance économique, de l’analyse de la conjoncture, de la dégradation  de la notation souveraine, du modèle de développement, de la position de partenaire privilégié de la Tunisie avec l’UE, de l’accord d’intention pour prêt de précaution-FMI…et les exemples ne manquent pas.

Par exemple, ‘’ La Tunisie a perdu deux années de développement[1]’’ avance l’un des intervenants qui se présente toujours comme ‘’expert économiste’’. L’auteur de cette déclaration, dépourvue d’ailleurs de tout fondement scientifique, regrette ainsi le départ de Ben Ali car sans la révolution, la croissance n’aurait été détériorée en 2011.

Ce même auteur déclare que ‘’la corruption a fait perdre à la Tunisie 600 mille emplois’’, ce qui est aussi en dehors de la théorie et de la pratique économique standard[2].

Nous assistons aussi à des propos  comme celui d’’’un taux d’inflation de 30%’’, ou d’’un taux d’endettement de 120%’’, ou aussi d’un taux de pauvreté de 40%… ceci est du côté d’intervenants non spécialistes du domaine de l’Economie.

Quant à certains autres intervenants, ils se limitent souvent à des lectures alarmistes exagérées, affectant la perception de l’environnement des affaires et n’apportant aucun éclairage supplémentaire à l’opinion publique, quitte à ce qu’ils modifient les statistiques publiées ou même les indicateurs universellement adoptés par la conceptualisation de nouveaux termes comme ‘’ taux d’inflation effectif’’ par exemple !

Le risque est de soutenir des incohérences et d’obtenir des résultats que l’on ne se permet jamais d’enseigner en salle de classe, comme celui du ‘’glissement du dinar dû à la cacophonie, au bricolage politique et en dernière instance à l’extrémisme religieux’’.

Je ne veux pas enfin m’attarder sur un ramassis de positions en provenance d’économistes politisés telles que celle appuyant la thèse que ‘’ …sous le gouvernement BCS, l’activité économique a… augmenté de 4%’’.[3] C’est ainsi qu’un Professeur d’Economie, non représentatif car rare, accepte d’avancer des incohérences au dépens de la Science et au profit du Politique ; et c’est le sens même de l’aliénation politique évoquée plus haut.

Enfin, l’Etat, quant à lui,  est, rappelons-le, le reflet de la dynamique sociale, juste pour revenir à Ibn Khaldoun, à Karl Marx et dans une moindre mesure à Max Weber, qui le considèrent comme une entreprise politique de caractère institutionnel.

Il serait alors absurde que l’Etat, si légitime soit-il, soit véritablement fonctionnel dans la gestion quotidienne des affaires citoyennes et dans la mise en œuvre des réformes, alors que les composantes de la société sont presque dans un perpétuel état de perturbation, voir de marasme. Il serait aussi absurde que l’Etat, comme force concentrée de la société, ne soit fragilisé le lendemain d’une révolution. Ceci n’en exclut pas la part du Gouvernement.

Ainsi, brièvement identifiée par un défaut de cohérence dans son ensemble, la situation sociopolitique actuelle de la Tunisie demeure dans l’attente d’un rôle central devant être joué par son élite universitaire dans l’éclairage et l’orientation de l’opinion publique vers les vraies questions de la transition, car il semble que les problèmes de fond directement liés aux acquis de la révolution sont amoindris alors que ceux éphémères suscitent plus d’intérêt et font déployer inefficacement des efforts colossaux.

II- L’élite universitaire entre attente et démission

Il faudrait d’abord rappeler que l’Université tunisienne a été tellement marginalisée pendant des décennies qu’elle n’avait accompli la mission qui lui devrait être assignée. Elle s’était transformée en un groupement de fonctionnaires en état de survie scientifique et sociale. Les professeurs fidèles aux principes de l’université ont souvent été écartés et contrariés par une culture plate suffisamment généralisée et perpétuée à travers les jeunes générations.

Le vide accusé par le départ de professeurs à l’étranger ou de ceux domestiqués par l’ancien régime, a suffisamment contribué à la détérioration de la manière d’être de l’université.

Mais notre conviction est ferme quant à la grandeur du rôle que peut jouer l’université dans la phase actuelle qui offre un vaste champ d’exercice de conscience historique. Ceci est à mon sens fondamental puisqu’il met à l’épreuve le rôle de l’intellectuel au sens de Sartre, c’est-à-dire celui qui est impliqué dans l’environnement social, ou aussi au sens de Marx dans sa sixième thèse sur Feuerbach, c’est-à-dire celui qui passe de la simple ‘’philosophie contemplative’’ à celle de ‘’transformation du monde’’.

C’est de ce point de vue que les économistes de l’université ne devraient pas laisser la porte ouverte aux spéculations intellectuelles formulées par des non-spécialistes du domaine afin que l’opinion publique ne soit induite en erreur.

Je crains que tellement qu’ils étaient malmenés pendant des décennies et n’ont été suffisamment suscités après le 14, qu’ils auraient préféré le silence.

Le rôle des instances officielles et des médias surtout est ici essentiel pour les écouter et leur accorder l’importance et le respect qu’ils méritent, car rien ne vole plus haut que la science. Elle permet en dernière instance de regarder la réalité en face, offre une lecture profonde de la réalité, permet une meilleure visibilité et contrôle l’orientation générale du pays pour ne pas faire le départ du mauvais pied.

Par Ali Chebbi,

Professeur et Conseiller Economiste

[1] Voir http://www.radioexpressfm.com/news/show/…-la-tunisie-a-perdu-2-ans-de-developpement

[2] Voir http://www.radioexpressfm.com/news/show….

[3] http://www.lecourrierdelatlas.com/362922112012Tunisie-….html

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