Industrie, investissement, emploi, santé, éducation, tourisme : les principaux indicateurs économiques et sociaux continuent de révéler une forte concentration de l’activité et des richesses sur le littoral. Dans une analyse intitulée « La malédiction de la géographie », l’ancien ministre de l’Emploi Faouzi Ben Abderrahman estime que cette fracture territoriale est devenue structurelle et appelle à une refonte du modèle de développement.
Depuis 1956, la Tunisie se définit comme un seul territoire. Mais les disparités régionales demeurent considérables.
Pour Faouzi Ben Abderrahman, la ligne imaginaire qui relie Bizerte à Borj El Khadra, sur quelque 1 100 kilomètres, permet de visualiser une fracture persistante entre une Tunisie orientale et littorale et une Tunisie occidentale et intérieure.
Les données qu’il rassemble couvrent une quinzaine d’indicateurs.
Le tissu industriel constitue l’un des exemples les plus significatifs : 85 % des entreprises industrielles et 87,5 % des emplois industriels sont concentrés dans 13 gouvernorats côtiers.
L’écart apparaît également dans l’indice de développement régional 2024, qui s’établit à 5,39 pour Tunis contre 1,36 pour Kasserine.
Même constat pour l’investissement privé, quatre fois moins important dans les régions intérieures, tandis que les investissements directs étrangers hors énergie restent fortement concentrés dans le Grand Tunis et ses environs.
Le marché de l’emploi reproduit cette géographie. Tataouine affiche un taux de chômage de 32 %, contre 6,6 % à Monastir. Mais la fracture ne se limite pas à l’opposition entre littoral et intérieur : Tunis et Ben Arous affichent elles-mêmes des taux de chômage élevés, avec respectivement 19,5 % et 18,4 %.
Cette situation traduit, selon l’auteur, une autre forme de fracture territoriale : celle qui oppose les centres urbains à leurs périphéries populaires.
La pauvreté offre un autre contraste saisissant : 4,7 % dans le Grand Tunis contre 37 % dans le Centre-Ouest en 2021.
Les écarts sont également visibles dans l’éducation, l’analphabétisme, l’accès aux jardins d’enfants, la réussite au baccalauréat ou encore l’accès aux infrastructures hospitalières universitaires.
Le tourisme demeure, lui aussi, concentré sur le littoral, tandis que certaines régions de l’intérieur connaissent désormais une croissance démographique négative.
Pour Faouzi Ben Abderrahman, cette situation s’inscrit dans la durée. Entre 1956 et 2011, affirme-t-il, 80 à 90 % des crédits de développement étaient destinés à la Tunisie orientale, contre 10 à 20 % pour les régions occidentales.
Aujourd’hui encore, les gouvernorats du Nord-Est et du Sahel concentrent plus de 70 % de l’investissement privé déclaré, selon les chiffres cités dans son analyse.
Après sept décennies d’indépendance et plusieurs changements de modèles économiques et politiques, le constat reste donc largement inchangé : la concentration de l’activité et des richesses sur l’Est du pays demeure une constante.
Pour l’ancien ministre, cette situation appelle non pas une nouvelle succession de mesures ponctuelles, mais une refonte en profondeur du modèle de développement, afin de mettre fin à ce qu’il décrit comme une Tunisie « à deux vitesses ».
Une formule résume, non sans ironie, son analyse : parmi les infrastructures publiques, les établissements pénitentiaires seraient les mieux répartis sur le territoire, avec 30 prisons dans 22 des 24 gouvernorats.
Une manière de souligner, à travers un contraste saisissant, l’ampleur des déséquilibres territoriaux qui persistent encore aujourd’hui.

