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Fête de l’Évacuation : quand la Tunisie transforma une défaite militaire en victoire diplomatique

14 octobre 2026
in Actualités, Chroniques
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Fête de l’Évacuation : quand la Tunisie transforma une défaite militaire en victoire diplomatique
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Par Brahim Oueslati

Soixante-trois ans après le départ du dernier soldat français de Bizerte, le 15 octobre 1963, la Fête de l’Évacuation rappelle une page décisive de l’histoire tunisienne. De la bataille de Bizerte, en juillet 1961, à la victoire diplomatique aux Nations unies, la Tunisie a démontré que la lutte pour la souveraineté se joue aussi sur la scène internationale, où la détermination politique peut transformer un rapport de forces militaire défavorable en succès diplomatique.

La Tunisie célèbre, jeudi 15 octobre 2026, le 63e anniversaire de la Fête de l’Évacuation, commémorant le départ du dernier soldat français de Bizerte en 1963, au terme d’un long processus de lutte et de sacrifices couronné par la victoire de la volonté nationale. Cette étape historique est venue consacrer la bataille de Bizerte, déclenchée le 19 juillet 1961, dans un affrontement profondément inégal entre une armée d’occupation française lourdement armée et des citoyens tunisiens sans défense. Des centaines de Tunisiens y ont perdu la vie.

Pour autant, la Tunisie ne s’est pas résignée au déséquilibre des forces militaires. Elle a su transformer la défaite sur le terrain en victoire diplomatique dans les couloirs des Nations unies. Plusieurs observateurs ont alors vu dans cette victoire une sorte de « Diên Biên Phu diplomatique » pour la France, en référence à la cuisante défaite militaire qu’elle avait subie au Vietnam en 1954.

Dans ses mémoires, Le bon grain et l’ivraie, Béji Caïd Essebsi souligne que l’intervention de Mongi Slim, représentant de la Tunisie auprès de l’Organisation des Nations unies, fut « un modèle de clarté, de fermeté et de modération ». Par ses prises de parole et la solidité de son argumentation, le diplomate tunisien est parvenu à convaincre une majorité de représentants des États membres de soutenir un projet de résolution appelant à la cessation immédiate des combats et invitant les deux parties à engager des négociations sur la question de Bizerte.

La Tunisie ne s’est pas contentée de ce premier acquis. Elle a entrepris de mobiliser les soutiens internationaux à sa cause, en déployant, sous l’impulsion du président Habib Bourguiba, une offensive diplomatique de grande ampleur. Des émissaires ont ainsi été envoyés dans plusieurs grandes capitales et centres de décision. Béhi Ladgham s’est rendu à Washington, Sadok Mokaddem à Moscou, Belgrade et Vienne, Habib Chatti en Inde, Mohamed Masmoudi en Chine, tandis que Rachid Idriss était chargé de prendre contact avec dix pays d’Amérique du Sud.

Ces démarches ont produit des résultats significatifs. Dans le cadre des efforts visant à rallier les pays africains et à élargir le soutien international à la position tunisienne, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev a reçu une délégation représentant dix pays africains, avec la Tunisie en première ligne. Il s’est engagé à faire pression en faveur de l’adoption, par l’Assemblée générale des Nations unies, d’une résolution condamnant la France.

À Washington, le président américain John F. Kennedy est également intervenu en envoyant son secrétaire d’État à Paris afin de demander aux autorités françaises d’ouvrir des négociations avec la Tunisie sur le dossier de Bizerte.

De son côté, Sadok Mokaddem, alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères, a eu un long entretien avec son homologue soviétique, Andreï Gromyko, consacré à la question tunisienne et aux moyens de soutenir la position de Tunis dans les instances internationales.

Quelques jours après le déclenchement des combats, le secrétaire général des Nations unies, Dag Hammarskjöld, s’était rendu en Tunisie, le 23 juillet 1961, dans une tentative de désamorcer la crise. Il avait été reçu par le président Habib Bourguiba et Béhi Ladgham, avant de se rendre à Bizerte en compagnie de Béji Caïd Essebsi pour constater la situation sur le terrain. Selon des récits rapportés à propos de cette visite, le responsable onusien a été victime d’un traitement humiliant de la part des militaires français, qui ont fait inspecter sa voiture avant son passage sur le pont. Un épisode révélateur du degré de tension atteint par la crise.

Le 25 août 1961, la Tunisie a remporté un succès diplomatique majeur. L’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution condamnant l’agression française contre la Tunisie, par 66 voix pour et aucune voix contre. Cette décision revêtait une portée politique et symbolique considérable : elle mettait en cause les agissements d’une puissance coloniale, membre permanent du Conseil de sécurité, et rappelait que la supériorité militaire ne saurait conférer à un État le droit d’imposer sa volonté à un peuple.

À Tunis et dans plusieurs villes du pays, les citoyens sont descendus dans la rue pour célébrer cette victoire diplomatique. Sur les murs, des slogans résumaient la portée populaire de ce succès, notamment cette formule devenue célèbre : « Bourguiba 66, De Gaulle zéro ». Une manière directe de traduire le sentiment d’avoir remporté, dans l’arène internationale, une victoire que le rapport de forces militaire semblait pourtant rendre improbable.

Le succès tunisien a été conforté le 21 septembre 1961, lorsque Mongi Slim a été élu à l’unanimité président de la seizième session de l’Assemblée générale des Nations unies. Cette élection constituait une reconnaissance internationale du rôle de la diplomatie tunisienne et de l’action menée par son représentant pour défendre la cause de son pays. Mongi Slim sera ensuite nommé ministre des Affaires étrangères en 1962.

Pendant ce temps, la Tunisie poursuivait son combat pour recouvrer sa souveraineté sur Bizerte et mettre fin à la présence militaire française. Le 4 octobre 1961, Tunis et Paris sont convenus de fixer au 15 octobre 1963 la date du départ du dernier soldat français de la ville. La Fête de l’Évacuation ne marque donc pas seulement le retrait des forces étrangères : elle consacre l’aboutissement d’une lutte nationale où les sacrifices consentis sur le terrain ont trouvé leur prolongement dans une diplomatie déterminée et efficace.

Sous la présidence de Habib Bourguiba, la Tunisie a remporté plusieurs succès diplomatiques dans ses confrontations avec de grandes puissances. Trois épisodes illustrent particulièrement cette capacité à porter une cause nationale sur la scène internationale.

Le premier remonte au 8 février 1958, après le bombardement français de Sakiet Sidi Youssef, à la frontière tuniso-algérienne. Le deuxième est lié à la bataille de Bizerte, en juillet 1961. Le troisième concerne les États-Unis, à la suite du raid israélien contre le quartier général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Hammam Chott, le 1er octobre 1985. Lors de l’examen de la résolution condamnant cette attaque au Conseil de sécurité, Washington s’est abstenu d’opposer son veto, permettant ainsi l’adoption du texte.

La commémoration du 15 octobre rappelle ainsi l’une des grandes leçons de l’histoire tunisienne : les rapports de force peuvent être profondément déséquilibrés et le prix de la confrontation particulièrement lourd, mais une volonté nationale déterminée, soutenue par une diplomatie active et une capacité à mobiliser la solidarité internationale, peut transformer les sacrifices en acquis durables.

La Fête de l’Évacuation n’est donc pas une simple célébration tournée vers le passé. Elle rappelle une bataille au cours de laquelle la Tunisie a démontré que la souveraineté ne se reconquiert pas uniquement par les armes et que la véritable victoire consiste à transformer les sacrifices en liberté, le combat en indépendance et la légitimité d’une cause en reconnaissance internationale.

B.O

 

Tags: Béji Caid EssebsiBrahim OueslatiCharles de GauleFête de l'évacuationFrancehabib bourguibaMongi SlimTunisie
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