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Ghannouchi : « Nous voulons faire de la Tunisie un modèle de démocratie musulmane »

25 décembre 2013
in Interviews
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Dans une interview accordée au Nouvel obs et Rue89, Rachid Ghannouchi parle du climat politique en Tunisie, du dialogue national qui est en train de réussir, et estime que son parti Ennahdha veut faire de la Tunisie un modèle de démocratie musulmane. Il veut être comparé aux partis chrétiens-démocrates qui existent en Europe.

Commençons par la question principale : où en est aujourd’hui la Tunisie ?

Rached Ghannouchi. Le dialogue national est en train de réussir. L’horizon se dégage progressivement sur tous les points essentiels, ce qui permet d’envisager la finalisation de la constitution et la tenue prochaine d’élections. Il n’y a plus de points de friction idéologiques. Nous avons listé tous nos points de divergence avec l’opposition, et nous les avons réglé un par un.

On considère souvent que tout changement politique repose sur une mutation idéologique, voire théologique. Quelle serait, selon vous, cette mutation qui se serait produite en Tunisie ?

C’est la prise de conscience qu’il n’y a rien d’antagonique entre l’islam et la démocratie, qu’islam et démocratie vont de pair. Nous voulons faire de la Tunisie un modèle de démocratie musulmane. Notre parti veut être comparé aux partis chrétiens-démocrates qui existent en Europe.

Y a-t-il un modèle de pays démocratiques dont vous pensez que la Tunisie pourrait s’inspirer ?

Pour moi, la meilleure référence, le meilleur exemple de sociétés alliant démocratie et justice sociale, ce sont les pays scandinaves, et nous comptons nous en inspirer.

Je ne m’attendais pas à cette réponse…

En effet, Ennahda est considéré comme une émanation des Frères musulmans. Or, dans l’idéologie de ce mouvement, l’accent est mis sur la notion d’Oumma, de communauté des musulmans.

Considérez-vous que votre action est désormais tournée vers cette Oumma, ou bien vers le développement de la Tunisie ?

Non, nous sommes tunisiens, et notre seule préoccupation est le développement de notre pays, la Tunisie.

Vous avez lancé l’expression « al-tadafu al-ijtimaï », le conflit social. Reprenez-vous par là le concept marxiste de « lutte des classes » ?

Nullement. Je voulais pointer par cette expression que la société tunisienne n’est pas homogène, lisse, qu’il y a en elle des forces antagoniques qu’on voudrait nier. Je voulais pointer ce fait occulté du discours politique et proposer que ces conflits trouvent leur solution dans le dialogue.

Vous dites que vous êtes proche d’un accord global pour la nouvelle constitution. Pourtant, certains membres de votre parti continuent de réclamer l’application de la charia…

Nous sommes un parti démocratique et comme tout parti démocratique, il comporte différents courants. Mais en dernier ressort, ce sont nos instances dirigeantes qui statuent à la majorité. Toute autre position que celle de nos instances doit être considérée comme opinion personnelle.

Il est vrai que certains jeunes, emportés par leur ferveur religieuse, ont demandé l’instauration de la charia. Mais la majorité du parti ne les a pas suivis. Cependant, tout cela est désormais derrière nous.

Vous arrive-t-il d’être mis en minorité au sein de votre parti ?

Plus souvent qu’on ne le pense. Il y a le cas récent public où j’ai demandé la restauration du règlement intérieur, que l’on appelle « petite constitution », et je n’ai pas été suivi. Ce qui montre bien que nous sommes un parti démocratique.

Quelqu’un, qui avait le même nom que moi, Tahar Haddad, déclarait justement que la Tunisie ne deviendrait prospère et moderne que si elle accordait l’égalité des droits aux femmes, ce que Bourguiba a concrétisé. On a parfois l’impression que vous voulez revenir sur ces droits…

Absolument pas. Dès 1988, dans un interview au journal Al Sabah j’affirmais cette égalité des droits. Pourtant, vous avez proposé que dans la constitution on parle de la femme comme « complémentaire ».

Nous avons été mal compris. Nous voulions souligner que femmes et hommes sont complémentaires l’un de l’autre. Devant cette incompréhension, nous avons retiré cette proposition. Tout cela est derrière nous. Aucune modification ne sera apportée au code du statut personnel de 1957.

Mon maître Leibowitz, un juif très pieux, grand défenseur des droits du peuple palestinien, disait qu’au nom de sa foi, il était pour la laïcité, qui n’a rien à voir avec l’athéisme.

La laïcité consiste à séparer le religieux et le politique. En effet, la foi est une valeur sublime tandis que la politique implique des marchandages et des compromis qui portent leur l’ombre à la relation du croyant à Dieu.

Et si la Tunisie devenait le premier pays arabe laïc ?

Nous avons accepté le premier article de l’ancienne constitution, affirmant que la Tunisie est un pays dont la religion est l’Islam, et la langue l’arabe. Nous ne pouvons pas aller au-delà.

On a l’impression que le champ politique tunisien est partagé entre deux plaques tectoniques qui entrent en collision, le « bourguibisme » et l’islamisme…

Non, la chose est plus compliquée. Vous oubliez qu’au temps de Bourguiba il y avait déjà les yousséfistes, la gauche du groupe Perspectives, les nationalistes nassériens, les syndicalistes de Habib Achour…

On a quand même l’impression que vous cherchez à entamer, pas à pas, l’héritage de Bourguiba.

Ce n’est pas vrai. Nous avons gardé le préambule de la Constitution qu’il avait fait rédiger. Nous reconnaissons intégralement son code du statut personnel …

Mais vous avez proposé récemment qu’on revienne sur l’abolition des biens habous qui appartenaient aux institutions religieuses.

Là aussi, on me fait un mauvais procès. J’ai proposé de reprendre ce qui se fait dans les pays anglo-saxons sous le titre de fondations : Ford, Rockfeller, Bill Gates… Ces fondations jouent un rôle considérable aussi bien dans le développement des sciences que dans la philanthropie.

Pourquoi ne pas nous en inspirer ? Nous avons une tradition musulmane de ces fondations que l’on appelle habous. Par exemple l’hôpital Aziza Othmana de la Kasba était un bien habous. Si, moyennant déduction fiscale comme vous le faites en France pour l’ISF, quelqu’un crée une fondation à but philanthropique ou religieux, quel mal y aurait-il ?

Lire l’intégralité de l’interview sur le lien: http://www.rue89.com/2013/12/25/ghannouchi-modele-tunisie-les-pays-scandinaves-248541

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